Je reproduis ci-dessous quelques extraits d’un commentaire fait par une blogueuse sur le livre de Krzysztof Charamsa intitulé La première pierre – Moi, prêtre gay, face à l’hypocrisie de l’Eglise. Je ne commenterai pas le livre lui-même puisque je ne l’ai pas lu et, à vrai dire, n’ai pas envie de le lire tellement je suis déjà à peu près certain de ce que je trouverais dedans. Le père Charamsa, comme ouvrier qualifié du Vatican connaissait l’hypocrisie qu’il dénonce aujourd’hui et probablement s’en est-il satisfait un temps. Cet étrange paradoxe maintes fois relevé et étudié par les psychologues, qui fait qu’on est à la fois victime et complice du forfait…

Las ! Ce n’est même pas de l’hypocrisie dénoncée que j’ai envie de parler. La blogueuse de graine de moutarde exprime assez bien ce qu’il faut en penser. Non, ce qui m’interpelle, ce sont les deux questions sous-jacentes à son commentaire : d’une part, celle d’ouvrir le clergé aux sciences humaines et aux réalités d’aujourd’hui et, d’autre part, d’enfin oser une théologie qui prenne en compte ces nouvelles informations sur l’humanité et son évolution.

D’où ma propre question : à quand la théologie se saisira-t-elle de ce dossier à nouveaux frais ? C’est une question de vérité mais aussi de charité spirituelle. Tant de croyants – des jeunes et des vieux, des laïcs et des religieux, des hommes et des femmes – tant de chrétiens sincères se sentent perdus, abandonnés, rejetés, dévalorisés du fait de leur orientation sexuelle alors que le message chrétien est que depuis la Résurrection, il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un dans le Christ Jésus (Galates 3, 28).

Je ne sais pas si le péché originel, la loi naturelle et tutti quanti sont les concepts prioritaires à revisiter (comme le suggère notre amie blogueuse) mais il est certain que si nous ne sommes pas condamnés par le Christ à cause de notre orientation sexuelle, l’Eglise usurperait son pouvoir si elle le faisait à sa place.

Si nous ne sommes pas condamnés par le Christ à cause de l’orientation sexuelle, comment intégrer cette dimension dans la vie spirituelle ? Comment “c’est” quand on arrête d’avoir une vie spirituelle “malgré” l’homosexualité et qu’on peut la peut déployer “avec” cette dimension intégrée, acceptée et valorisée dans sa personnalité ?

Que ce soit aux niveaux théologique, spirituel ou pastoral, c’est un énorme chantier où seuls quelques précurseurs ont osé se risquer dans la sphère francophone de l’Eglise. Sur ce plan-là, la théologie nord-américaine est bien plus en avance, et notamment dans les églises de tradition protestante.

A défaut de recherche, on pourrait au moins traduire et publier en français les meilleurs ouvrages sur ce sujet. Cela rendrait service aux pasteurs et accompagnateurs d’aumônerie qui agissent avec un coeur sincère. Qu’attendent donc nos éditeurs francophones?

A quand la théologie…

Z – 8/5/2017

“Ce qui m’a frappé dans le livre de K. Charamsa, c’est vraiment la dénonciation d’un système qui pousse les catholiques homosexuels à nier une part de leur identité, à intégrer totalement cette homophobie institutionnalisée. Cela m’a rappelé plusieurs conversations avec des amis concernés, d’ailleurs, qui ont tous passé le cap du coming-out un jour ou l’autre mais ont également ressenti cette pression parfaitement intériorisée – qui poussait un certain nombre d’entre eux tant à vivre des relations hétérosexuelles parfaitement douloureuses, qu’à envisager le sacerdoce qui leur permettrait de sublimer ce qu’ils considèrent comme des pulsions irrémédiablement peccamineuses. (…)

Et comme tout système de ce type, il est bien entendu nié par ceux-là même qui l’entretiennent, et, sans doute sincèrement, ne mesurent pas ce qu’ils imposent, voire estiment œuvrer au bien commun. L’autre constat terrible est le refus de l’Église de lire les travaux qui démontreraient qu’une partie de son discours sur l’humain est erronée ; les passages sur la manière dont la Congrégation pour la doctrine de la foi les envisage, sur comment ses membres plaisantent d’une littérature de toutes façons sulfureuse qui provoquerait le soupçon sur eux s’ils s’avisaient de la travailler ouvertement, révèlent ce qui est sans doute l’un des plus grands scandales de l’Église d’aujourd’hui : sa fermeture intellectuelle.

J’ai quelques regrets. K. Charamsa est un théologien, et j’aimerais éventuellement qu’il s’empare de son sujet sous cet angle. Il dénonce ici des faits, il décrit des souffrances et une libération, mais il ne traite pas du sujet de fond que serait la lecture catholique de l’homosexualité (et tout ce qu’elle implique de vision de la personne, du péché, de la « loi naturelle » etc.). Ce n’était pas son objet.”

Source texte cité : grainedemoutarde.wordpress.com

Source photo : medias-presseinfo

“A leur tour, ils racontèrent ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.” (Lc 24, 35)

M’intéressant à ce que pourrait-être une spiritualité gay (voir ici), je me suis parfois interrogé sur ce que cela changerait si on découvrait que les deux compagnons d’Emmaüs partageaient la condition homosexuelle et étaient, en fait, des compagnons de vie. Après tout, ils cheminent ensemble, vivent ensemble, accueillent Jésus dans “leur” maison… [Mais non, je plaisante ! rien dans le texte n’indique que c’était une maison commune, sinon les circonstances qui les présentent tous trois dînant ensemble en un même lieu, sans aucune mention de serviteurs, familles ou autres personnages.]

Précisons d’emblée que l’orientation sexuelle des pèlerins d’Emmaüs, quelle qu’elle soit, ne change rien au contenu de la foi enseigné par ce passage. Il n’y a pas de différence à chercher dans l’annonce de la Bonne Nouvelle. Si différence il y a, elle est plutôt dans la réception, la façon dont chacun, dans les circonstances culturelles et historiques qui sont les siennes, dans sa spécificité, va le recevoir, se laisser toucher et éclairer dans la condition qui est la sienne.

Alors, en ne cherchant pas ici la vérité historique mais le sens spirituel de ce passage, imaginons quand même que ces deux compagnons aient pu avoir une orientation homosexuelle. Et, en le recevant avec le coeur et la culture d’un chrétien homosexuel qui écoute la Parole et en attend un éclairage pour sa vie d’aujourd’hui, laissons-nous instruire.

Deux hommes, membres d’un groupe de disciples

La première chose qui me frappe est que, même si la péricope est centrée sur leur rencontre avec le Christ, ces deux hommes sont loin d’être isolés. ils font partie d’un groupe, disent-ils eux-même, dans lequel on trouve les apôtres et des femmes.

Ce groupe de disciples, nous le connaissons. ce sont les amis de Jésus, ceux qui ont en confiance en Lui, ceux qui l’ont rencontré et se sont mis à le suivre. On y trouve les apôtres mais aussi toute cette humanité qui a accueilli la Bonne Nouvelle du Salut. Peut-être y a-t-il une femme pécheresse, un lépreux guéri, un aveugle de naissance qui a retrouvé la vue, un boiteux relevé de son infirmité, un savant prudent qui cherchait la la vérité, et plein d’autres. Aussi, peut-être des personnes avec une orientation homosexuelle.

Aujourd’hui, en tout cas, pour ceux qui sont concernés par cette question, c’est le cas. Ce groupe est assez divers et spécifique en même temps pour que je comprenne que qui que je sois, j’y ai ma place. Le seul critère qui compte est la confiance et l’adhésion à cet homme étonnant qui nous parle de Dieu, Jésus, et qui semble nous réconcilier à la fois avec l’image que nous avions de Lui et, à vrai dire, avec l’idée que nous avions de notre présence en ce monde. Le sens de la vie.

Cela est toujours vrai. Peu importe qui critique, qui méprise, qui rejette, fût-ce même avec des arguments d’autorité que l’on croit à tort tirés des Ecritures ; les Evangiles attestent maintes fois que Jésus doit réexpliquer les Ecritures à tous ces bons juifs – pharisiens, sadducéens, esséniens, etc. – qui croient la connaître et en font même profession.

Seul compte l’attachement au Christ et à cette Révélation que, aujourd’hui, le Salut est venu pour nous et ce, sans conditions. Juste l’acueillir.

Donc, si je suis homosexuel, je peux être convaincu que Non seulement le Christ ne me condamne pas, ni ne me juge, mais bien plus encore qu’il m’accueille tel que je suis me demandant juste de vivre en enfant de Dieu, en vérité, dans la paix et la justice.

“Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël.”

Délivrer Israël.. de quoi? Des Romains, de la dynastie royale non davidique, des grands prêtres, des pharisiens ? De la corruption, l’injustice, l’infamie? De la pauvreté, la misère, la souffrance ? Les disciples d’Emmaüs parlent de leur espoir, comment il s’est arrêté brutalement avec l’arrestation et la mise à mort de leur chef, mais on est peu renseigné sur la nature de leurs espérances déçues.

Imaginons la scène transposée aujourd’hui. Quelles seraient les espérances de personnes homosexuelles en proie à une contradiction permanente concernant leur orientation, le dédain auquel elles font face, les plaisanteries homophobes, les sourires en coin, cette condescendance envers elles sur l’air d’une tolérance envers ces “pauvres” qui ne sont pas comme les autres ? Qui est différent de qui, ça se discute, non?

Oui, il y a de quoi espérer d’être délivré. Pouvoir enfin être autorisé à être qui on est, à ne pas être jugé sur l’orientation sexuelle, tout simplement parce qu’on ne la choisit pas et qu’elle n’est en rien un critère pertinent pour déterminer qui serait plus humain qu’un autre.

Ce Jésus qui s’est montré si attentif aux fragiles et aux pauvres, ce Jésus qui en fait ses amis privilégiés, nous l’avons suivi nous aussi. Nous espérions qu’il lève enfin l’opprobre que les hommes lancent si facilement sur les autres. Nous espérions être les bienvenus, nous espérions être invités au banquet, nous attendions le Royaume dont il disait : “Voilà, il est déjà là.”

Mais ils l’ont condamné. Tué. Alors, qu’en est-il de nos folles espérances? Le système est-il toujours plus fort ?


“Il leur interpréta, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait.”

Tentation du repli. Tentation de s’enfuir tristement et reprendre une vie monotone. Mais non, vous aviez raison d’espérer. Faut-il qu’un étranger vous le redise, vous confirme dans votre joie d’enfants émerveillés? Cet étranger, c’est chaque rencontre, chaque occasion, de ré-interroger les rêves les plus beaux et les plus fous qui ont allumé en nous le désir de vivre et d’avancer.

Alors, il est utile, oui, de relire les Ecritures à la lumière de la Résurrection et de la Promesse de Vie qui animait le petit groupe dont je parlais plus haut. Les Ecritures nous sont parfois hermétiques, susceptibles de différents interprétations, leur sens se refuse à l’orgueilleux qui aimerait les comprendre pour se sentir puissant ou s’en faire un pouvoir sur les autres. Mais, à qui reste attaché à la Promesse de Vie que Jésus a partagée avec les siens, les Ecritures restent le chemin qui dit l’Amour de Dieu.

Fort de la Résurrection du Christ, nous savons que tout homme et toute femme qu’il a accepté dans son compagnonnage est entraîné dans la même folie de Dieu qui nous veut vivants. Nous savons-mêmes que nous ne sommes pas des privilégiés, juste les premiers témoins et que si c’est vrai pour nous, c’est vrai pour toute l’humanité.

Voilà donc la Nouvelle : si j’accepte d’être aimé par Dieu, tout homosexuel que je sois, et si je ne le vis pas seulement comme la consolation qui me serait donnée pour panser mes blessures mais comme l’élan vital qui me fonde et m’entraîne en avant, je deviens à mon tour témoin de la Bonne Nouvelle pour d’autres, homosexuels ou pas. A vrai dire, je le deviens déjà pour mes frères chrétiens qui se sentent réprouvés dans leur foi à cause de leur orientation homosexuelle, et c’est déjà pas si mal, sûrement nécessaire. Mais cela l’est aussi pour tous ceux et celles qui sont perdus dans leur quête existentielle, prisonniers de leurs esclavages, blocages, manques de sens et d’amour parce qu’ils ne savent pas qu’ils sont irrémédiablement aimés. Voilà en quoi consiste la délivrance. Se savoir aimés.

Montrer que nous nous savons aimés, que la Promesse de Dieu est réalisée, voilà la Délivrance.

“Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Et ils se dirent l’un à l’autre :”Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ?”

Il fallait tout cela pour en arriver là. Il fallait aux pèlerins d’Emmaüs avoir suivi Jésus sur les chemins de Palestine et d’Israël, s’être attaché à lui, lui avoir accordé leur confiance ; il fallait avoir semblé le perdre, être confrontés à leurs désillusions et leur rêves déçus, il fallait qu’il leur soit arraché en quelque sorte, pour qu’ils puissent faire l’expérience de le rencontrer à nouveau mais autrement ; il fallait tous ces renoncements pour que leur coeur soit tout brûlant à nouveau et qu’a posteriori ils sachent qu’il les avaient rejoints et confirmés dans leur appétit fondamental de vie.

L’homosexualité a pu être ressentie comme une souffrance, une blessure, une tare, que sais-je. D’abord par autrui, par la culture ambiante, mais, comme le regard des autres nous importe à l’âge où l’on se structure, par soi-même aussi. Ami qui souffre de te découvrir homosexuel, ne t’enferme pas dans le jugement de toi-même ni dans le déni, regarde seulement ce qui te rend heureux. Quand ton coeur a-t-il été tout brûlant en toi, de cette chaleur qui vient d’ailleurs tout en étant et toi, et qui t’entraîne à te savoir pour un bonheur qui et dépasse et qui t’est promis? L’homosexualité , ce n’est pas d’abord des choses sexuelles, c’est d’abord sentir au fond de soi un désir de vivre et d’être heureux et de constater qu’il s’exprime préférentiellement avec une personne du même sexe.

Si tel est le cas, si ton coeur a été brûlant, s’il tu t’es trouvé révélé à toi-même par l’amour d’une personne du même sexe et tout chaviré par cette découverte, ne crains pas. Il y a une promesse de bonheur incluse dans cette découverte-même et la question est peut-être simplement : “Maintenant , que vais-je faire de ce trésor?”

On me demandera peut-être si je ne confonds pas le fait d’avoir le coeur brûlant à cause du Seigneur et celui d’avoir le coeur brûlant parce qu’on tombe amoureux. Non, je ne confonds pas. Il restera toujours qu’on peut avoir ce genre de’expérience spirituelle en dehors de toute question liée à l’orientation sexuelle, ce qui confirme au passage que la question d’être ami de Dieu n’y est pas liée. Mais il demeure aussi que la rencontre avec le Seigneur est souvent une rencontre amoureuse. Elle n’est pas seulement la survenance d’un fait extérieur, elle est inondation de l’intérieur par une présence qui avait toujours été là mais qui ne nous était pas – pas assez – perceptible.

Cette découverte qu’on dit mystique et qui en fait est si simple n’a, en soi, rien à voir avec l’orientation sexuelle. Mais force est de constater qu’un certain nombre de croyants confrontés à leur homosexualité, fût-ce au prix du déni comme je l’ai été, structurent leur représentation de l’amour de Dieu à travers le filtre idéalisé de l’amour qu’ils s’interdisent : l’ami idéal, l’amant mystique, le Bien-Aimé. Là, dans le secret de leur coeur, l’Amour interdit peut devenir possible parce que c’est celui de l’Ami fidèle et parfait. Ce n’est ni bien ni mal, cela se passe quelquefois ainsi, c’est tout, et on n’en prend conscience que plus tard.

Pour ceux qui sont dans ce cas, ne craignez pas d’être dans la confusion. La découverte de votre orientation sexuelle étant en apparente contradiction avec votre culture et votre éducation, vous avez développé une sensibilité à l’amour de Jésus comme un ami, un frère, qui vous apportait compréhension, consolation et tendresse, vous vous êtes structuré sur cette représentation, et elle n’était pas fausse, elle était vraie. Elle correspond à la manière dont, dans votre situation très particulière (mais toute situation est particulière 🙂 ) Jésus est venu à vous.

Alors, si votre coeur était brûlant quand vous vous êtes senti aimé tel que vous étiez, avec votre orientation sexuelle, accueillez cette expérience comme confirmation de l’amour de Dieu à votre égard tel que vous êtes.

“À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. (…) Ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment le Seigneur s’était fait reconnaître par eux à la fraction du pain.”

La découverte des pèlerins d’Emmaüs les remet en route, ils repartent à Jérusalem, ils réintègrent la communauté plus grande et diverse des croyants. Ils témoignent , eux aussi, qu’ils sont aimés du Seigneur, et ce témoignage est autant valable que celui des autres.

Pourtant, ils avaient eux-mêmes entendu les témoignages des femmes et des premiers disciples arrivés au tombeau. Ils avaient entendu, ils savaient. Mais cela ne les avait pas empêchés de repartir tout tristes vers leur village d’Emmaüs. Pourquoi? Parce que savoir et expérimenter, ce n’est pas la même chose. Ils n’avaient pas encore goûté la présence du Ressuscité, il n’avaient pas encore expérimenté la Résurrection en leur vie.

Ami chrétien, qui te sens peut-être perturbé par la découverte ou l’acceptation de ton homosexualité ne perds pas courage. Apprends que le Seigneur Ressuscité ne pourra te visiter et te confirmer en ton être que si tu sais y demeurer toi aussi. Il y a là une source inépuisable d’amour qui s’écoule d’elle-même et donne la force de courir rejoindre le reste de l’humanité, à commencer par sa propre humanité.

Un mot encore sur la fraction du pain – puisque c’est à la fraction du pain qu’ils le reconnurent. Bien sûr, l’Eglise y voit une annonce eucharistique, ce qui laisse imaginer soit que les disciples étaient présents lors de la dernière Cène, soit qu’elle leur avait déjà été racontée (c’est bien rapide!), soit que l’Evangéliste qui écrit postérieurement aux événements ait été influencé par les rites déjà existants de la première communauté lorsqu’il a rédigé ce passage. Il en ressort que même si ce repas ne pouvait pas être une Eucharistie, au sens de messe telle qu’on la pratique aujourd’hui, les compagnons d’Emmaüs ont vécu, expérimenté, une révélation forte lors de la fraction et du partage du pain effectuée par l’étranger.

Je dis fraction et partage du pain, parce que même si la formule consacrée est “fraction du pain”, l’usage que nous montre l’Evangile et qui s’est perpétué jusqu’à nos jours est bien que le pain est rompu pour être partagé. SI leurs yeux s’ouvrent à ce moment-là, c’est que le message est très clair : ce pain qui est béni de Dieu, ce pain qui est nourriture et qui donne la vie, c’est pour le partager. Cette expérience de ressentir de l’intérieur que la Vie est plus forte que la mort, que mon orientation sexuelle n’est ni une condamnation ni un empêchement à avancer, est une invitation à reprendre la route, à ne pas se replier, à vivre en Ressuscité, en témoin de l’Amour.

En conclusion, que changerait le fait que les compagnons d’Emmaüs soient homosexuels? Sur le contenu de la foi, rien. Mais sur la posture, beaucoup. Ils nous montrent qu’on peut être homosexuel, ne pas être focalisé sur cette spécificité – comme ils ne le sont pas non plus sur le fait qu’ils sont d’Emmaüs, par exemple – et ne pas y trouver raison de ne pas recevoir, accueillir, partager, avancer.

C’est un formidable passage d’Evangile pour fortifier la confiance et l’espérance en notre Ami Jésus. C’est Lui qui vient à eux, qui vient à nous. Nous pouvons hésiter, douter, questionner, ce n’est pas grave, il y trouve encore sa place. La seule chose nécessaire est d’être fidèle à soi-même, aux appels de sa jeunesse, à la promesse de vie qui est est présente en chacun de nous et que les conditions particulière à chacun n’ont pas à empêcher d’advenir.

Au contraire. Dieu aime la diversité. Il me semble qu’une des raisons de notre présence sur terre est que Dieu aime la diversité, aime composer avec la diversité, aime s’expérimenter lui-même dans la diversité, être le lien, la force et l’amour qui rejoint et relie toute cette diversité. Il le fait à travers nous, à travers l’humanité. il expérimente l’Amour (au sens d’une expérience essentielle, pas d’une expérimentation, hein !) par l’humanité. Nous sommes les porteurs et les garants de cette “expérience” de vie. Et nous en sommes possiblement aussi le principal obstacle. Celui que nous nous mettons les uns aux autres, mais aussi celui que nous nous mettons à nous-même en premier quand nous ne croyons pas que Dieu nous aime au point que cette diversité lui plaît, qu’il la veut, la cautionne…l’a créée.

Z – 30 avril 2017

source photo : oeuvre de Yisrael Dror Hemed (2016).

christ-nu

 

« Je demande pourquoi Notre Seigneur voulut être tout nu sur la croix. La première raison fut parce que , par sa mort, il voulait remettre l’homme en état d’innocence, et les habits que nous portons sont la marque du péché. Ne savez-vous pas qu’Adam tout aussitôt qu’il eut prévariqué commença à avoir honte de lui-même, et se fit au mieux qu’il put des vêtements de feuilles de figuier? car avant le péché il n’y avait point d’habits et Adam était tout nu. Le Sauveur par sa nudité même montrait qu’il était la pureté même, et de plus, qu’il remettait les hommes en état d’innocence.

Mais la principale raison fut pour nous enseigner comment il faut, si nous voulons lui plaire, nous dépouiller et réduire notre coeur en la même nudité qu’était son sacré corps, le dépouillant de toutes sortes d’affections et prétentions, à fin qu’il n’aime ni désire autre que lui.

Un jour le grand abbé Serapion fut trouvé tout nu dans une rue par quelques uns de ses amis ; ceux-ci, émus de compassion, lui dirent : qui vous a mis dans un tel état et qui vous a ôté vos habits. Oh, dit-il, c’est ce livre qui m’a ainsi dépouillé , parlant du livre des Evangiles qu’il tenait.

Et moi, je vous assure que rien n’est si propre à nous dépouiller, que la considération de l’incomparable dépouillement et nudité du Sauveur crucifié.»

Saint François de Sales,
Sermon pour le Vendredi Saint , 28 mars 1614

Source : francoisdesales.wordpress.com

 

“Moi, je ne le connaissais pas ;
mais, si je suis venu baptiser dans l’eau,
c’est pour qu’il soit manifesté à Israël.”

Jean 1,31

 

Une Déclaration de Jean, le baptiste : “Je ne le connaissais pas !”

Quelle belle manchette en perspective !

On lit ou on écoute parfois trop vite les Evangiles, et on se laisse influencer par le prisme global, l’impression de déjà savoir, d’avoir compris.  Si l’on s’arrête quelques instants sur ce verset, il y tant de belles choses à  découvrir, tout un programme de vie !

“Je ne le connaissais pas…”

Du verbe eido en grec, qui a  donné par exemple le mot idée.  Il s’agit de voir, ou percevoir, en étant attentif. Donc Jean, le baptiste,  est en train de nous dire : je ne voyais pas, je n’avais pas idée de qui il était, je ne le connaissais pas vraiment.

La tradition nous rapporte que  Jean et Jésus étaient cousins. On peut donc imaginer qu’ils se soient croisés une fois ou l’autre, qu’ils s’appréciaient ou pas, qu’ils avaient entendu parler l’un de l’autre.

Et pourtant, Jean nous fait cette déclaration : Je n’avais pas idée de qui il était.

En creux, admirons et accueillons pour nous-même la posture de Jean le baptiste : il n’a pas idée de qui  est vraiment l’autre et il ne l’affuble pas non plus de fausses idées. Pas de projection, pas  de transfert, pas d’étiquettes. Cet homme-là pourra se révéler autre que ce qu’il paraît, autre que ce qu’on connaît de lui, il pourra se révéler tel qu’il est : le chemin est ouvert.

Et si c’était vrai de tout homme? De l’autre bien sûr. Mais aussi de moi. Est-ce que j’ai idée de qui je suis vraiment? Suis-je prêt à laisser l’Esprit jaillir en moi et me dévoiler qui je suis?

“Je suis venu baptiser dans l’eau”

Intéressante formule. D’une part, le baptiste évoque un mouvement volontaire, celui de venir : emploi du verbe erchomai qui peut vouloir dire aussi apparaître. Le baptiste est conscient de remplir une mission et celle-ci est très concrète: baptiser dans l’eau.

Le mot baptizo évoque l’idée d’être immergé, ce qui n’est pas simplement être plongé (verbe bapto). Il y a bien sûr une connotation purificatrice mais ne glissons pas trop vite dans les métaphores car la formule employée ici est très concrète : être immergé dans l’eau.

La mission du baptiste est donc d’aider les gens à entrer complètement dans l’eau, à en être recouverts. C’est comme si, tout seuls, ils ne pouvaient pas le faire. Comme si le danger était grand de rester en surface, de garder une partie émergée, de ne pas tout donner, de ne pas s’abandonner tout entier.

Le baptiste est venu pour baptiser dans l’eau, pour immerger complètement la personne dans l’eau. Et cette eau (le mot hudor, qui vient de huetos, la pluie), évoque autant l’eau de la création, celle des grands océans, que l’eau claire qui sert à se laver, se purifier ou se désaltérer.

L’être tout entier semble nécessiter d’être plongé dans l’eau de la création et y retrouver sa purification. Mot un peu démodé qu’on pourrait peut-être traduire aujourd’hui de la manière suivante, pour être bien compris : plongé totalement dans l’eau originelle, pour retrouver sa dignité, son sens, son être.


“C’est pour qu’il soit manifesté à Israël”

“Manifester” est une mot français qui a aujourd’hui bien d’autres connotations. Ici, c’est le verbe phaneroo qui est employé, ce qui signifie rendre manifeste, faire connaître, exposer. On retrouve le même verbe employé par Jean, l’Evangéliste, dans le récit des noces de Cana : “Tel fut, à Cana en Galilée, le premier des miracles que fit Jésus. Il manifesta (phaneroo) sa gloire, et ses disciples crurent en lui.” (Jn 2, 11) ou, pour ne prendre qu’un exemple dans les autres Evangiles : “Car il n’est rien de caché qui ne doive être découvert (phaneroo), rien de secret qui ne doive être mis au jour.” (Mc 4, 22).

Cette “manifestation” n’est donc pas une épiphanie au sens où Dieu se manifesterait dans toute sa gloire et sa grandeur, d’une manière grandiose. Elle est davantage le dévoilement discret d’un secret pour ceux qui y prêtent attention, le dévoilement du secret de qui est vraiment l’être de Jésus. Peut-être, un dévoilement pour lui-même, si l’on écoute les autres évangélistes à propos de cette scène baptismale puisqu’ils entendent une voix de l’extérieur dire “Celui-ci est mon Fils bien aimé”

Ici, dans l’Evangile de Jean, et même si ce verset le suggère déjà, les versets suivants préciseront que c’est Jean, le baptiste, qui perçoit l’être de Jésus au moment où il est immergé dans l’eau. Et l’être de Jésus est qu’il est le Fils de Dieu. Son immersion dans l’eau permet de faire “apparaître”, de manifester, l’Esprit de Dieu qui descend sur lui :

“Moi, je ne le connaissais pas,
mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit :
‘Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer,
celui-là baptise dans l’Esprit Saint.’
Moi, j’ai vu, et je rends témoignage :
c’est lui le Fils de Dieu.”
(Jn 1, 33-34)

Sur qui tu verras l’Esprit descendre (katabaino, qui peut vouloir dire aussi venir, arriver sur) et séjourner (littéralement “s’arrêter”, meno).”

Le baptême de Jésus, l’immersion totale dans l’eau, a donc pour effet de révéler que cet homme-là est complètement agréable à Dieu et que l’Esprit de Dieu peut venir habiter complètement en lui.

Jean, le baptiste, nous dit donc : ce Jésus, je n’imaginais pas qui il pouvait être. J’étais venu, inspiré par l’Esprit de Dieu, pour aider les gens à retrouver leur être profond par cet acte de les immerger totalement dans les eaux. Et sur celui-ci, Jésus, dont je n’avais pas idée de qui il pouvait être, au moment où je l’ai immergé, j’ai vu l’Esprit de Dieu se manifester en lui, dévoiler qui il est vraiment : le Fils de Dieu, l’humanité en marche, Dieu avec nous.

C’est pour que…

hina, que l’on traduit parfois par “afin que” mais, à mon sens, cela fausse le sens. Car ce mot qui ultimement semble venir de autos (lui ou elle-même) n’indique ni une relation de cause à effet, ni une conséquence, mais plutôt une sorte d’apposition et d’intensité : Je suis venu baptiser et ainsi son être s’est manifesté.  A celui-là. Et celui-là, c’est le Fils de Dieu. On retrouve tout le long du texte , cette insistance démonstrative : c’est celui-là, celui sur qui est venu et a demeuré l’Esprit de Dieu, c’est celui-là le Fils de Dieu.

Mais nous parlons du Baptiste, nous parlons de Jésus. J’ai renoncé depuis longtemps à regarder l’Evangile comme apportant une Parole qui me serait extérieure. Si je considère donc l’Evangile intérieur, j’essaie de me laisser aller à cette immersion totale de ma vie dans les eaux de mon lointain baptême, dans les eaux vivificatrices de mon adhésion à Jésus-Christ. Je ne veux rien savoir à l’avance de qui je suis, je ne veux rien savoir de qui j’étais ou croyais être. Mais seulement pour aujourd’hui, Seigneur, toi qui habites mon être, viens me révéler à moi-même, que je sois celui-là que je suis vraiment.

– – – – –
Source photo : Philippe Brunel Photography sur facebook et flickr

“Fils de David, aie pitié de moi !”

Voilà.
En Jésus, certains reconnaissent le “Fils de David”.
Bien sûr, cela fait référence au roi David, à son côté messianique, au roi selon le coeur de Dieu.

Jésus serait donc son descendant,
selon Mathieu, par Joseph, selon Luc, par Marie,
selon certains, par les deux parents.
Bref, il est de la tribu de Juda,
un rejeton lointain de la tribu de Jessé,
un descendant de David.

Mais dans ce temps de Noël
où l’on fait mémoire de la naissance et de l’enfance de Jésus,
il me vient à l’esprit l’image de ce petit rouquin qui gardait les troupeaux de son père,
un garçon agile et sensible, beau comme le plus beau des enfants des hommes.

Dans cette famille de fidèles à l’Alliance et au trône,
dans cette famille de guerriers valeureux,
c’est ce petit-là, mi-artiste mi serviteur,
enfant au coeur disponible,
qui est choisi.

Il est beau. Séduisant.
A vrai dire, tous tombent sous son charme.
les troupeaux et les herbes folles,
le vent et les notes de musique.

Tous tombent sous son charme.
Dieu lui-même.

Mais aussi le prophète,
et puis le roi Saül, et puis le fils du roi, Jonathan,
et même la fille du roi et soeur de Jonathan
et puis, et puis…

David.
Roi au grand coeur.
Roi authentique, serviteur non feint,
qui rassemble les tribus d’Israël,
danse nu devant l’Arche du Seigneur,
protège ton peuple de toute invasion.

David,
Roi fidèle,
à la vie tellement bouleversée
par tes amours, tes erreurs, les trahisons, les déconvenues.
Roi, toujours fidèle.

Roi messager,
Roi prophète,
Roi sensible,
Roi humain,
Roi donné.

Et qui pour te succéder ?

Tes fils te trahissent, complotent, envient et jalousent.
Personne pour te succéder?
Sinon Salomon, le fils de l’adultère,
le fils au grand coeur,
le fils de la sagesse,
le fils de l’amour?

Qui sera le Fils de David
qui pourra succéder à son père
et, ce, au delà de Salomon ?

Voilà toute la question.

Est-ce toi Jésus ?

As-tu ces reflets roux dans tes cheveux,
as-tu ce coeur sensible à la beauté de l’univers,
au chant du vent et du luth dans la prairie
au rythme du vivant qui ne peut que s’accomplir?

As-tu ce coeur qui t’accorde avec l’authentique, le beau, le vrai,
l’amitié de ton frère et semblable,
la beauté et la tendresse d’une femme,
la promesse d’un bonheur unique et pour chacun?

Jésus,
qui nait à Bethléem, un jour du temps,
grandit et devient homme à Nazareth en Galilée,
es-tu le Fils de David,
le roi promis,
l’homme au grand coeur,
l’homme disponible à la beauté,
l’homme-Dieu ?

Tu es cet enfant-là,
Jésus,
prince d’humanité,
roi de toute éternité
et humilité.

Jésus,
Fils de David,
aie pitié de moi,
emmène-moi avec toi !

Z – 30/12/2016

Source photo : Oeuvre de Hugo Laruelle