L’Arbre et la Pirogue

Tout homme est tiraillé entre deux besoins,
le besoin de la Pirogue, c’est-à-dire du voyage, de l’arrachement à soi-même,
et le besoin de l’Arbre, c’est-à-dire de l’enracinement, de l’identité,
et les hommes errent constamment entre ces deux besoins,
en cédant tantôt à l’un tantôt à l’autre ;
jusqu’au jour où ils comprennent
que c’est avec l’Arbre qu’on fabrique la Pirogue.

(Mythe mélanésien de l’île de Vanuatu)

source photo : Extrait du magazine EOFT 17/18 (octobre 2017)
sur une idée de At N’go

La liturgie de ce jour (la guérison d’un sourd-muet, Mc 7,31-37) retient mon attention moins pour la guérison elle-même et ses interprétations possibles que pour cette petite incise introductive :

« En ce temps-là, Jésus quitta le territoire de Tyr ;
passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée
et alla en plein territoire de la Décapole.
Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler… « 

C’est assez étonnant d’ailleurs que, de tout ce long voyage, de toutes les rencontres que Jésus a du y faire, de toutes les paroles, les gestes , les autres signes qu’il a pu dire ou faire, on ne retienne que cet épisode du sourd dont les oreilles s’ouvrent au mot prononcé « Ephata ». Peut-être est-ce que, dans l’esprit des rédacteurs, cet épisode résume tout ce que Jésus vient de faire dans ces contrées ? Comme annoncé par Isaïe (Is 35, 4-7), Jésus passe et se dessillent les yeux des aveugles, s’ouvrent les oreilles des sourds.

Mais alors pourquoi en ces contrées lointaines du pouvoir symbolique et historique? Pourquoi tout ce tour le long de la mer (Tyr, Sidon) puis par la Nord de la Galilée pour redescendre en Décapole (à l’est de la Galilée), alors qu’en même temps l’évangéliste nous dit que le but est de prendre la direction de la mer de Galilée?

En rouge, sont soulignés les lieux cités ; en bleu, le périple de Jésus tel que décrit en Mc 7.

C’est un peu comme si Jésus faisait le tour de la Galilée par l’extérieur, en un grand cercle concentrique qui part de l’ouest, longe la mer, passe au nord au dessus de la Galilée, redescend à l’est pour arriver en Décapole… pour arriver, finalement au centre, en Galilée d’où il est originaire.

Il se trouve que ce périmètre correspond peu pu prou à ce qu’on sait des limites du pays de Zabulon et de Nephtali, tels qu’ils sont décrits dans la Bible.  C’est un peu comme si Jésus faisait le tour du « propriétaire » confirmant par ce périple qu’il englobe tout le pays de Zabulon et Nephtali et que c’est bien de là que se lèvera une lumière.

Or, de lumière, il n’y en a pas. En tout cas, pas de mentionnée. Ou plus exactement, pas d’autre mentionnée que celle qui consiste à se retrouver soi-même et retrouver sa lumière intérieure telle qu’indiquée par la rencontre avec le sourd : « ouvre-toi ». Alors que pendant tout ce périple, Jésus rencontre des gens, parle, agit, vit, l’évangéliste ne retient que cet épisode. Que signifie-t-il sinon que le salut ne vient/ ne viendra pas de l’extérieur mais de l’intérieur, et que cela est valable pour toutes les rencontres de Jésus, au moins dans ce périple-là ?

Car, de même que Jésus fait le tour extérieur du pays de Zabulon et Nephtali, des périphéries,  pour revenir en son centre, la Galilée (plus exactement : la mer de Galilée, point de rencontre entre Zabulon et Nephtali), c’est ainsi qu’il annonce la Bonne Nouvelle à ceux qu’il rencontre. « Ouvre-toi », ouvre-toi à toi-même, ouvre-toi à l’être qui est en toi, ouvre-toi à ton essence, fais confiance à la Vie qui veut jaillir et pour laquelle tu es fait !

On comprend mieux pourquoi Jésus ne souhaite pas que ni les bénéficiaires ni les assistants ne parlent des signes qui se produisent en sa présence. Il n’apporte pas le salut de l’extérieur, il n’a pas un super pouvoir de magicien qui viendrait renverser l’ordre naturel des choses. Ce n’est pas de ce salut là dont il s’agit. Il s’agit d’un salut, d’une libération de l’intérieur. La rencontre avec Jésus met en Présence de Quelqu’un qui est complètement tourné vers son Père, totalement disponible à sa Présence et à sa puissance créatrice. Rencontrer Jésus, c’est rencontrer Celui qui  réveille en nous la puissance de vie qui déjà est totalement active en Lui. Quand il dit « ouvre-toi », il dit : ouvre -toi à toi-même, ouvre-toi à la Vie, aie confiance en le fait que toi aussi tu es fils de la Parole, le fils de la lumière : Tu es voulu par mon Père, tu es voulu dans ton plein accomplissement et dans ton rayonnement. Laisser la vie se déployer en toi, voilà quel est ton chemin, ton bonheur et voilà quelle est la gloire de mon Père. Ouvre-toi. Ephata !

S’extasier devant le miracle, faire de Jésus une sorte de guérisseur qui par un abracadabra soulagerait les misères et souffrances, ce serait installer un quiproquo terrible. Non, le salut ne vient pas de l’extérieur. La Présence de l’être en Jésus réveille la Présence en son interlocuteur, la Puissance de vie qui habite Jésus dynamise la force de vie de ses interlocuteurs. Et ils se reçoivent, grâce à Jésus bien sûr, mais de l’intérieur.

En même temps, d’une manière plus prosaïque, il me plaît bien que ce périple auquel on ne prend pas souvent garde corrige l’image entendue qu’on a de Jésus. Jésus n’est pas juste un campagnard arriéré qui aurait eu une révélation, il n’est pas que le fils bien éduqué d’un charpentier, il n’est pas non plus seulement un rabbi itinérant qui va de village juif en village juif. Jésus est un voyageur, un voyageur qui connaît d’autres réalités que celles dont nous parlent les Evangiles.

Par exemple, en allant  à Tyr et Sidon, il longe la côte méditerranéenne, il rencontre d’autres types de pêcheurs que ceux de Tibériade, peut-être voit-il des navires de commerce, des trirèmes romaines. Evite-t-il les villes ou va-t-il sur les places et les ports se mêler à la foule bigarrée et affairée par d’autres affaires que celles qui préoccupent Jérusalem ?  Et, à supposer qu’il évite les villes et les populations païennes, il entend et voit comment les communautés locales s’organisent et s’adaptent à ce monde qui est déjà un peu celui de la diaspora.

J’aime imaginer Jésus longeant la mer et posant son regard sur l’immensité, passer par les plaines fertiles et les montagnes et les zones désertiques, croiser toutes sortes d’hommes et de femmes, des  employés, des commerçants, des militaires, des montagnards, des nomades, des laboureurs… J’aimerais entendre le bruit de ses pas sur les routes, suivre son regard sur ces réalités, entendre le son de sa voix lorsqu’il pose une question, exprime sa curiosité, s’intéresse à tel ou tel et, à chaque fois que cela est possible, lorsqu’il apporte  le salut à une personne par ces simples mots : Ephata, ouvre-toi.

De tous ces paysages qu’il a visités, de toutes ces rencontres, de toute cette diversité, on ne nous dit rien dans les Evangiles. C’est probablement qu’elle n’est pas l’essentiel du message et que rien de ce qui a été rencontré dans la réalité ne peut empêcher à qui est prêt à l’entendre de faire le chemin intérieur dont il s’agit.

Donc, qui que tu sois, où que tu sois, et, bien sûr quelle que soit ton mode de vie, ton orientation sexuelle, ta différence, une seule chose à faire aujourd’hui quand tu acceptes la rencontre avec Jésus. Ecoute, reçois et goûte seulement ça : « Ouvre-toi ! »

Z –

Source photo : l’acteur indien Ranveer Singh

« On est en train de courir le plus vite possible dans la pire des directions :

La direction de la compétition,
la direction de la destruction des uns par les autres,
c’est une folie totale.

Ce qui me semble par exemple monstrueux, c’est de penser que l’on a pris
comme moteur de notre société occidentale la compétition,
il faut être meilleur que l’autre pour passer devant l’autre…

Mais songeons à ça :

Pour devenir moi, j’ai besoin du regard de l’autre,
J’ai besoin de tisser des liens avec lui ;
dès que je suis en compétition avec lui, je ne tisse plus de liens,
et par conséquent je suis en train de me suicider.

C’est ça qu’on devrait nous dire : Toute compétition est un suicide. »

Albert Jacquard

(Photo : @Joss Mooney)

(vu sur page de At’N go)

… J’ai passé un long temps sans te lire. Je te redécouvre et retrouve instantanément ces impressions d’être chez moi avec toi. Je sais, c’est bizarre. C’est forcément un peu faux. Je ne suis pas toi, tu n’es pas moi. Et le quiproquo pourrait être permanent. Pourtant, c’est un peu vrai aussi, puisque je le ressens comme tel, sans le vouloir, sans m’y forcer, sans travailler.

Te retrouver, c’est à nouveau, aussi, retrouver le plaisir d’être reconnu, d’être révélé à soi-même par tes mots. Ils sonnent tellement justes pour moi que, même si nous ne sommes pas du même univers, il me semble parfois à te lire que tu es allé les cueillir au fond de moi. Ou peut-être est-ce toi qui m’invites chez toi, par la magie de tes mots, au point que je m’y sens chez moi. Si bien, que j’ai envie de m’y installer.

Mais qui es-tu donc, poète, pour me remuer ainsi? Tu parles de toi et je ressens que cela parle de moi. A ce jeu-là, je pourrais tomber amoureux de toi et pourtant ce ne serait que l’amour d’une image de toi que je reçois à travers le filtre de mes perceptions sans forcément de rapport avec ta réalité. Je pourrais confondre t’aimer et aimer me retrouver et être soi.

Mais que tu parles bien, poète, que tu parles bien ! Tes mots m’enivrent de je ne sais quel alcool déguisé en douceur. Tes mots m’emmènent loin en moi et en toi au point que je m’y laisse perdre avec abandon et jubilation. Tu parles de toi et c’est un univers invisible qui s’ouvre pour moi où je peux voyager librement avec toi et créer le monde.

Plus de barrières, tout paraît possible… Mais qui es-tu donc, poète? Tu es une partie de moi, je suis une partie de toi. Cette porte que tu ouvres et qui laisse s’échapper une partie de moi. Qui es-tu donc, poète ? Un magicien, un envoyé de Dieu, un Ami envoyé des Cieux pour soulager ou conforter notre existence? Qui es-tu donc poète ? Tu réveilles mon être et l’invites à s’envoler d’une manière si suave et profonde… Peut-être es-tu une part de mon être – pardon, de notre être, ou même de l’Être – dispersée dans le vent et la matière et qui joue à se retrouver et se reconstituer et se regarder et se relancer pour se fondre dans la lumière qu’elle aspire à retrouver.

Tes mots donnent vie, poète.

A Ash,

Z – 1er sept 2018

Photo : Timur Simakov sur son Instagram. Ci-dessous, Timur et un de ses amis (le chanteur Bhima Yunusov @bhima_u) pour une danse improvisée lors d’un shooting, belle métaphore de la rencontre qui se fait et ne se fait pas en même temps, se donne à l’autre et ne se donne pas, se révèle et ce n’est pas pour rester, c’est pour s’envoler…

@tnrmbts @bhima_u @valtersmedenis @leroyweir @ramsenco love

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J’atteste

J’atteste qu’il n’y a d’Être humain que Celui dont le coeur tremble d’amour pour tous ses frères en humanité
Celui qui désire ardemment plus pour eux que pour lui-même liberté paix dignité
Celui qui considère que la Vie est encore plus sacrée que ses croyances et ses divinités

J’atteste qu’il n’y a d’Être humain que Celui qui combat sans relâche la Haine en lui et autour de lui
Celui qui dès qu’il ouvre les yeux au matin se pose la question :

Que vais-je faire aujourd’hui pour ne pas perdre ma qualité et ma fierté d’être homme ?

Abdellatif Laâbi, 10 janvier 2015

Photo : compte Instagram de valtersmedenis