« Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » (Mt 20, 15)

En méditant l’Evangile de ce jour, je me suis arrêté sur cette phrase qui souvent passe inaperçue dans cette parabole des ouvriers de la dernière heure.

Comme souvent, les paraboles sont subtiles et peuvent s’entendre à différents niveaux. Avec celle-ci on peut discourir sur la justice rétributive ou pas, sur le sens de la parole donnée, sur la miséricorde qui agit jusqu’à la dernière heure, et sur plein d’autres choses encore.

Mais finalement cette phrase que le maître de la parabole adresse à celui qui récrimine de n’être pas rétribué davantage alors qu’il a travaillé depuis le matin, sonne soudain comme la réponse du père au fils aîné qui dans la parabole de l’enfant prodigue récrimine lui aussi contre son frère – et son Père – et refuse de venir à la fête.

C’est de cela qu’il s’agit : venir à la fête.

Se réjouir de toute avancée, de toutes retrouvailles, même ultimes, même dernières.

Ce Dieu-là désire d’un grand désir retrouver tout être humain, rassembler toute la famille de ces êtres si désordonnés parce que libres d’aller où ils veulent, et pour qui il est si dur de retrouver le chemin de la maison.

Si l’on aime Dieu, si l’on est bien entré dans sa compagnie et qu’on en partage quelque peu les vues, il ne peut pas y avoir de réelle joie tant que tous les êtres humains ne sont pas assemblés en communion.

Alors, être le premier, être le dernier, cela n’a pas beaucoup de sens. Être, seulement, voilà la grande aventure. Et tout être vivant de se réjouir des retrouvailles qui marquent, pour qui que ce soit, la fin de l’errance et le retour à la maison familiale.

Sérieusement, qui ne s’est pas réjouit de la même manière, avec la même intensité, de retrouver l’ami qui arrive tard à la soirée parce qu’il n’a pas pu se libérer avant? Faut-il que les premiers convives se vexent d’être délaissés parce qu’on accueille celui qui vient et sans qui la fête n’aurait pu être complète ? Ces jalousies, ces rivalités, ces comparaisons indiquent que le chemin spirituel n’est pas terminé.

Revenons à cette phrase de l’Evangile du jour : « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » Oui, il arrive qu’on ne supporte pas la générosité, la magnanimité, la miséricorde. Oui, il arrive qu’on ne supporte pas la bonté, la gentillesse et le bien qui est fait. Peut-être à cause d’un vague sentiment qu’on nous « vole  » quelque chose, à moins que ce ne soit une inconsciente et malsaine comparaison qui nous fait sentir que nous ne sommes pas cet homme de bien que nous aimerions ou que nous prétendons être.

La bonté dérange quand on s’imagine qu’elle est un bien à acquérir comme on acquiert une terre, un mérite, une décoration. C’est évidemment une fausse piste. Quand il s’agit d’être, il n’y a rien à prendre, rien à envier. Au mieux on peut s’inspirer de la personne qui nous montre ainsi le chemin et puiser comme elle à la source intérieure qui lui fait poser des actes sans importance – sans importance parce que s’écoulant naturellement de l’être.

De Jésus, Pierre apportera ce témoignage qu' »il est passé parmi nous en faisant le bien » et pourtant peu l’auront reconnu. Et parmi ceux qui l’auront reconnu, il y a aura ceux qui n’ont pas pu le supporter et qui le mettront à mort.

Y a-t-il un phénomène similaire dans l’homophobie ambiante que l’on trouve dans certains milieux catholiques? Ces personnes, se pensent-elles plus méritantes? Se sentent-elles remises en cause par le fait d’avoir et d’afficher une orientation sexuelle différente ? Qu’est-ce que cela remue au plus profond d’elles-mêmes ?

Jusqu’à preuve du contraire, elles n’ont pas été instituées garantes des droits de Dieu et le seraient-elles qu’il faudrait encore qu’elles l’écoutent en leur coeur, qu’elles se souviennent que nous ne sommes que des pérégrinants sur cette terre, et que Dieu se présente à nous selon bien des formes, qu’il ne nous appartient pas et se dit parfois par le sensus fidei au-delà de ce qu’on imaginait. Les premiers apôtres, Pierre, Paul, Philippe et les autres, ont ainsi fait l’expérience à maintes reprises que l’Esprit du Seigneur les précèdait parfois en des lieux et personnes qu’ils n’imaginaient pas.

La vérité est que les personnes LGBT sont attendues aux noces du Royaume autant que les autres. Ce n’est pas nous qui invitons, c’est le Seigneur lui-même. Il serait bien mal venu de faire la lippe parce que cela ne nous convient pas.

Si Dieu est bien le Dieu de tous, et si les personnes homosensibles ou transgenres font cette expérience éminemment intime, intense et intérieure, d’être aimées de Dieu telles qu’elles sont, si Dieu donc manifeste ainsi sa bonté envers tous, qu’est-ce donc que ce regard mauvais chez certains comme si on leur enlevait quelque chose ou comme si leur monde s’écroulait ? Pourquoi?

Si c’est le cas pour toi qui lis ces lignes, oui, pourquoi ? Qu’est-ce que ça dérange en toi?

« Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » (Mt 20, 15)

Photo : photo de presse (Reuters/Alexander Demianchuk) prise lors d’une répression de manifestation LGBT en Russie.

La parfaite amitié est celle des hommes bons et semblables en vertu. Chacun veut du bien à l’autre pour ce qu’il est, pour sa bonté essentielle. Ce sont les amis par excellence, eux que ne rapprochent pas des circonstances accidentelles, mais leur nature profonde. Leur amitié dure tout le temps qu’ils restent vertueux, et le propre de la vertu en général est d’être durable. Ajoutons que chacun d’eux est (…) bon dans l’absolu et utile à son ami, bon dans l’absolu et agréable à son ami.

Aristote, Ethique à Nicomaque, liv. VIII

Photo : Yoonjae Jang, Jaemin Cho and Taewoong by Hyunjong Ryoo for Fucking Young

Comment sortir de soi ?  Parfois cette chose arrive, qui fait que nous ne sommes plus enfermés : Un amour sans mesure. Un silence sans contraire. La contemplation d’un visage infini, fait de ciel et de terre.

Christian Bobin

 

 

Photo : Chris Camplin Photographed by Lee Roberts

Source : via Loquito.

 

Sans son, ça chante
Et sans rythme, ça danse
Ecoute la musique inaudible.

 

Attribué à Mirabaï

 

Mirabaï (1498 – 1546) est une poétesse de l’hindouisme,  auteur de chants d’amour mystique dédiés au dieu Krishna et qui sont encre chantés dans le nord de l’Inde.  Le poème cité ici est mentionné par Michel Gay dans « Kabir : Une expérience mystique au-delà des religions« , Collection « Spiritualités vivantes, Albin Michel, 2012,  qui, lui-même le tient de Catherine Clément, La princesse mendiante, Editions du Panama 2007.

On retrouve dans ce poème une même source mysqtique que celle signalée, il y a quelques jours,chez le poète persan, Sohrab Sepehri, de tradition soufie.

Photo : Piero Méndez, modèle espagnol sur Instagram

Trois fois rien à faire pour transposer cette belle chanson en un chant d’amour mystique… Il suffit de se laisser aller à être cette rose, peu de chose, mais destinée à s’épanouir au soleil, à offrir ses couleurs, puis s’effacer pour entrer dans l’éternité… « Pourtant j’étais belle, Oui, j’étais la plus belle Des fleurs de ton jardin… »

Mon amie la rose

On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Me l’a dit ce matin

A l’aurore je suis née
Baptisée de rosée
Je me suis épanouie
Heureuse et amoureuse
Aux rayons du soleil
Me suis fermée la nuit
Me suis réveillée vieille

Pourtant j’étais très belle
Oui, j’étais la plus belle
Des fleurs de ton jardin

On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Me l’a dit ce matin

Vois le dieu qui m’a faite
Me fait courber la tête
Et je sens que je tombe
Et je sens que je tombe
Mon cœur est presque nu
J’ai le pied dans la tombe
Déjà je ne suis plus

Tu m’admirais hier
Et je serai poussière
Pour toujours demain

On est bien peu de chose
Et mon amie la rose
Est morte ce matin
La lune cette nuit
A veillé mon amie
Moi en rêve j’ai vu
Eblouissante et nue
Son âme qui dansait
Bien au-delà des nues
Et qui me souriait

Crois celui qui peut croire
Moi, j’ai besoin d’espoir
Sinon je ne suis rien

Ou bien si peu de chose
C’est mon amie la rose
Qui l’a dit hier matin

 

Paroles/Musique : Cecile Caulier / Jacques Lacome

 

Photo : Carlos Blank photographié par Pedro Lollet pour Summer Diary Project, Caracas – Venezuela