« Les scribes et les pharisiens enseignent dans la chaire de Moïse. Donc, tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. Mais n’agissez pas d’après leurs actes, car ils disent et ne font pas. Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt.
Toutes leurs actions, ils les font pour être remarqués des gens : ils élargissent leurs phylactères et rallongent leurs franges ; ils aiment les places d’honneur dans les dîners, les sièges d’honneur dans les synagogues et les salutations sur les places publiques ; ils aiment recevoir des gens le titre de Rabbi. Pour vous, ne vous faites pas donner le titre de Rabbi, car vous n’avez qu’un seul maître pour vous enseigner, et vous êtes tous frères. »
(Mt 23,2-8)

 

« Ils élargissent leurs phylactères et rallongent leurs franges« . Encore une affaire de vêtement ! pourrais-je paraphraser en reprenant le titre d’un post déjà publié. C’est qu’il s’agit encore des vêtements des scribes et des pharisiens, dont on a bien compris, à travers les écrits évangéliques, que Jésus se moque de l’apparence.

Mais, premier point, il ne se moque que de l’apparence, pas du contenu. « Ils enseignent dans la chaire de Moïse. Donc, tout ce qu’ils peuvent vous dire, faites-le et observez-le. » Mais ils disent et ne font pas, ils édictent des règles qui ne sont que des fardeaux – sans fondements ? – qu’ils font porter aux autres. ils se drapent des habits de la Loi et s’en vantent, ils sont fiers, ils pavanent sur les places publiques, cherchant la reconnaissance et les honneurs.

Mais les honneurs de quoi ? Ils ne sont que les serviteurs de la Loi, ses médiateurs, ses interprètes pour que chacun reçoive à chaque génération et chaque jour et en chaque culture, la Promesse de Libération dévoilée dans la geste de Moïse libérant le peuple de la servitude et servant l’Alliance sainte avec le Dieu intime, Celui-là qui sait parler au coeur de l’homme, lui murmurer son nom, lui donner la force, le courage, l’estime de lui pour accomplir sa mission. Je ne dévie pas du sujet, notre imaginaire est trop marqué par les épisodes difficiles du désert et les colères fantastiques de Moïse, si bien interprétées par Charlton Heston ou Burt Lancaster. Mais avant cela, autre que cela, il y a toute l’histoire de la rencontre de Dieu avec Moïse.

Rappelons-nous que Moïse, c’est d’abord cet hébreu élevé à la cour de Pharaon, touché par la misère des siens, capable de s’indigner face à l’injustice jusqu’à commettre un meurtre, et s’enfuir, honteux et pitoyable pour sauver sa vie. Dieu était déjà dans son coeur et il ne le savait pas encore. Dieu était au coeur de sa colère, de son combat et de sa générosité, mêmes fougueux et dispropotionnés. Il est également dans sa repentance et son désert personnel, sa vie simple et tranquille avec des valeurs autres que le prestige et les honneurs de la cour. Et évidemment Dieu est aussi au coeur de cette rencontre sur le mont Sinaï, rencontre toute de douceur et d’intimité, dans laquelle Dieu se donne tout entier par son Nom et son Être. Révélation. Dieu se donne, Dieu, est l’inspirateur de mon sentiment de justice, Dieu libère…

Du coup, si Jésus se moque de l’apparence des scribes et pharisiens, comprenons qu’il demande à ce que soit respecté le contenu de la Révélation, « l’enseignement de Moïse ». De la même manière qu’ailleurs, il dit ne pas être venu pour abolir la Loi mais pour l’accomplir. Accomplir quoi? Cette Promesse de Dieu de faire grandir l’humanité, d’assouvir sa soif de paix et de justice, et de le faire par la « Rencontre » personnelle avec le Dieu vivant. Ca, oui, il faut le garder et l’observer, sans cesse le vivre et l’approfondir.

Mais ces scribes et pharisiens qui se drapent dans les habits de la Loi n’ont rien compris. Ils s’habillent et se comportent comme s’ils étaient la Loi elle-même, comme si le fait de la connaître intellectuellement et savoir la transmettre leur conférait une quelconque importance. Ils induisent ainsi le peuple dans l’erreur, suggérant par leur attitude que Dieu ferait des différences entre ceux qui « savent » et ceux qui « ne savent pas ». Pire, ils s’isolent, derrière leurs beaux phylactères et leurs manteaux à frange, laissant croire aux autres que Dieu leur est inaccessible, qu’ils seront toujours en dehors, et puis jugés à décharge et forcément condamnés comme incapables d’appliquer les lois qu’ils professent. Or ces lois, non seulement ils ne les appliquent pas eux-mêmes mais en plus, pour la plupart elles ne viennent pas de Moïse, et quand elles viennent de Moïse (des cinq Livres de la Torah), elle s’appliquent à des contextes bien précis qu’il s’agit d’adapter à chaque nouvelle situation, conformément à la grande tradition de la transmission judaïque jusqu’à aujourd’hui. Car la Parole de Dieu est promesse créatrice, à l’oeuvre en tous temps en chaque coeur attentif à la laisser résonner en lui.

« Ils élargissent leurs phylactères et rallongent leurs franges« . La formule est intéressante. Les phylactères sont ces morceaux de parchemin, portés, par les juifs, sur le front ou le bras et contenant un verset biblique, moyen de se mettre en valeur, de se montrer comme se réclamant de la Loi divine. Ils se réclament d’une Loi dont ils s’érigent en spécialistes alors que, pris dans le tourbillon des applications procédurales de tous les cas de figure, ils en ont vidé l’Esprit.

Je voudrais m’attarder plus longuement sur les « franges ». Le mot grec employé par l’évangéliste est kraspedon, qui désigne les franges ou les bords du vêtement, et plus spécialement ces bouts de laine, assortis ou non de pompons ou de bouts tissés, autant d’accessoires sensés rappeler la Loi. Au demeurant, en faisant cela les scribes et les pharisiens appliquent à la lettre la Loi de Moïse telle qu’elle est exprimée en Nombres 15,38-41 et Deutéronome 22,12 : « Tu mettras des franges aux quatre coins du vêtement dont tu te couvriras ». Il est cependant clair que cette loi n’a rien à voir avec les 10 paroles reçues au Sinaï (les 10 « commandements »); ici, il s’agit d’un ensemble de prescriptions que la Bible dit données par Moïse au peuple suite à ses divers manquements, rebellions ou hésitations. Toutes ces règles, y compris celles qui codifient les vêtements ont pour but de signifier la sainteté de Dieu et du peuple qu’il s’est choisi. Toutes ont pour but d’aider à se rapprocher de Dieu, certainement pas celui de séparer et d’empêcher l’accès à Dieu.

Dans un article intéressant sur ce sujet, Le Monde de Demain précise : « À l’époque de Jésus, les pharisiens avaient déjà établi des règles sur la forme (rectangulaire) de ces vêtements, et sur la façon de fixer et de porter les franges. Cette sorte de cape était l’ancêtre du châle de prière, porté aujourd’hui par de nombreux pratiquants du judaïsme rabbinique. Les sources rabbiniques décrivaient cinq catégories de vêtements et d’accessoires que devait porter un Juif : ses chaussures, son couvre-chef, sa tunique, sa ceinture et ses sous-vêtements. »

Le même article rappelle fort à-propos que ces franges étaient le rappel de l’Esprit de Dieu, on pourrait même dire de la Puissance de Dieu qui s’exprime et crée par la force de sa Parole créatrice. On comprend alors que Jésus s’en prenne à ceux qui usurpent cette puissance et l’utilise pour eux-mêmes au lieu d’aider le peuple à y trouver son réconfort et à en vivre. Un peu plus loin de le même chapitre, Jésus traite d’ailleurs les scribes et pharisiens d’hypocrites, d’engeance de vipères, avides de convertir des gens à leurs vues pour ensuite les culpabiliser par leurs manquements à observer les règles qu’ils ont édictées. En clair, il leur reproche de détourner la Parole de Dieu de son véritable objet.

L’article suppose également que Jésus portait les mêmes vêtements en usage en son temps, notamment quand il enseignait au Temple, et donc probablement ce vêtement à franges. A mon avis, cela n’est pourtant pas acquis du tout pour plusieurs raisons. La première est que Jésus s’est toujours montré libre par rapport aux usages de son temps (il parle à une Samaritaine, ses amis prennent du blé dans les champs, etc.). Ensuite, il s’en prend directement à ceux qui ont ce genre de pratiques, les scribes et pharisiens, pour s’en démarquer justement, et il est clair que Jésus n’est pas pharisien. Peut-être y a-t-il franges avec fioritures et franges toutes simples? Mais rien n’est précisé, nulle part les évangélistes ne s’attardent sur des vêtements rituels qu’aurait porté Jésus ; donc, n’inventons pas.

Cependant, il est très intéressant de noter que le même mot kraspedon est utilisé à plusieurs reprises pour désigner le bord du vêtement de Jésus (Mt 9,20 ; 14,36 ; Mc 6,56 ; Luc 8, 44). Et à chaque fois, il s’agit du geste de toucher le bord (les franges) du vêtement de Jésus pour être guéri. Qu’il y ait ou non des franges au vêtement de Jésus, cette proximité lexicale nous incite de toute façon à faire le rapprochement.

Mais toucher le bord ou les franges du vêtement de Jésus ne se fait pas du tout de la même manière que l’usage qu’il dénonce. D’abord, il ne s’en prévaut pas, ne les étale pas. Ensuite, c’est presque subrepticement que son manteau est touché par ceux qui reconnaissent en lui, vraiment, le Fils de Dieu, celui qui est habité par l’Esprit de Dieu. Il y a donc un enjeu clair de reconnaissance de la messianité De Jésus : eux, les scribes et les pharisiens, ils parlent,ils paradent mais ne sont pas habités – ne les imitez pas ! Lui, il parle, voyage, rencontre les gens dans leur humanité et ils LE reconnaissent comme Celui qui est habité par l’Esprit de Dieu, l’Oint, le Messie.

C’est en Luc 8,44 que le côté « subreptice » est le plus évident : une femme hémorroïsse s’approche par derrière, sans rien dire et touche le bord (kraspedon) du vêtement de Jésus. Le récit nous indique qu’elle guérit immédiatement de sa perte de sang mais surtout que Jésus sent comme une perte d’énergie, une force (dunamis) sortir de lui (Lc 8,46). Le reste de ce passage est également instuctif, Jésus se préoccupe de savoir qui l’a touché et la femme toute ‘tremblante », nous dit le texte, reconnaît que c’est elle. Jésus, Fils de Dieu, incognito parmi les hommes, a alors cette formule bien connue, souvent reprise dans les Evangiles et que chaque croyant aimerait s’entendre à lui appliquée : « Ta foi t’a sauvée, va en paix ! » (Lc 8,48)

« Ta foi t’a sauvée« . Voilà bien l’enjeu. Si les scribes et pharisiens se décorent, pavanent, se montrent hautains et distants, comment les personnes du peuple auront-elles accès à Dieu? Jésus, lui, ne se prévaut pas d’une quelconque dignité (cf. Phil 2), il est l’un du peuple, il marche parmi le peuple. Il se rend accessible à tous et à chacun parce que c’est réellement le plan de Dieu que d’être accessible à tous et chacun.

Mais encore, pourquoi passe-t-il comme « incognito »? Pourquoi n’a-il pas un énorme phylactère sur le front qui serait haut comme deux étages et des franges qui volent au vent?… C’est que, SERIEUSEMENT, il s’est fait l’un d’entre nous. Cela le rend accessible et certains peuvent le reconnaître, oui. C’est bien, oui, mais Jésus demande souvent la discrétion à ce sujet, parce qu’il ne vient pas en Super-Héros, magicien ou Merlin l’Enchanteur, avec des franges magiques qui viendraient tout arranger…Non, mais…L’avez-vous envisagé SERIEUSEMENT ? Il s’est VRAIMENT fait l’un d’entre nous. Ce qu’il montre de lui, dans son humanité, c’est ce qui nous est offert à tous, à chacun.

Il n’y a plus de frontières qui tiennent entre Dieu et les hommes. Dieu habite au coeur de tous les hommes de bonne volonté qui se tournent vers lui.

Alors bravo à toi la femme hémorroïsse qui as cru que Dieu , en Jésus, est venu jusqu’à toi et qui as pu en toucher le bord du manteau, un bout de sainteté, et t’en es trouvée transformée. Mais en vérité, si tu l’écoutes, la reçois, la nourrit, cette sainteté est déjà en toi ! Jésus réconcilie l’homme avec Dieu non pas parce qu’il vient de l’extérieur dire quoi faire mais parce qu’il révèle que Dieu est déjà dans le coeur de l’homme et que son Esprit est déjà à l’oeuvre en quiconque l’accueille avec sincérité.

Les franges des scribes & pharisiens, les catholiques et l’homosexualité

J’en viens à un sujet plus polémique sur lequel j’espère ne blesser personne. Le pape François a soulevé d’énormes espérances par cette simple petite phrase à propos des homosexuels : « Qui suis-je pour les juger ? » Or, les résistances sont grandes au sein des communautés catholiques, clergé et paroissiens compris, pour entendre que la foi et la vie en Eglise n’est pas d’abord un ensemble de prescriptions juridiques ou morales à suivre, mais une vie fratenelle dans laquelle nous nous aimons, soutenons et exhortons les uns les autres dans l’Esprit d’amour du Seigneur Jésus.

Quand je reçois ce passage concernant les scribes et pharisiens, qui élargissent leurs phylactères et rallongent leurs franges, qui disent et ne font pas, qui font porter de lourds fardeaux aux autres pour « mériter » le ciel, comment ne pas penser à mon Eglise Catholique et à ces clivages qui la traversent depuis les débats autour du « mariage pour tous », entre un clergé et parfois un magistère local qui condamnent vertement et sans nuances et des attitudes pastorales, douces, bienveillantes de nombreux pasteurs ? Comment ne pas penser aussi à cette hypocrisie dans laquelle sont engoncés de nombreux pasteurs qui doivent afficher formellement leur accord avec une doctrine encore officielle qu’ils ressentent pourtant comme inadaptée, injuste et non conforme à leur conscience ? Comment ne pas penser aux prêtres et religieux qui ont découvert ou accepté leur orientation sexuelle sur le tard – après l’idéalisation de la jeunesse et les années de de séminaire ou de noviciat – et qui se sentent écartelés, partagés, blessés, entre ce qu’ils découvrent d’eux-même, leur désir d’être vrai avec le Seigneur et ce qu’en dit ou montre leur Eglise? Comment ne pas penser aussi à ceux d’entre eux qui ont franchi le pas, parfois, d’avoir une double vie pour assumer leur besoin de tendresse? Et parmi ceux-ci, ceux qui cherchent une vie stable avec un compagnon qui leur apporte le complément que leur statut, nos communautés, l’Eglise, ne sait pas leur donner alors qu’il le vivent dans leur chair comme un besoin vital sans lequel ils meurent ou s’étiolent, se vident de leur existence ; ceux-là donc, mais aussi ceux qui ne peuvent plus tenir dans leurs voeux de chasteté et de continence et qui se laissent aller à une vie secrète et débridée où le sexe rapide devient l’échappatoire à leurs frustrations affectives?

Oui, comment ne pas y penser? Sans juger. Quiconque en est là est victime d’un terrible quiproquo de lui-même avec lui-même dont certains le pensent peut-être coupable mais dont il est d’abord la victime. L’isolement dans le ministère, les idéaux de jeunesse et le manque de maturité, le déni de l’homosexualité et le mauvais accompagnement durant les temps de discernement vocationnel et de formation, mais aussi la discipline actuelle de l’Eglise si loin de la réalité humaine et pastorale de nos contemporains – y compris de ceux qui exercent un ministère – ont conduit à tout cela.

Le plus douloureux pour moi, c’est de constater cette situation étrange où sont certains qui, le jour, sont chargés – ou se croient chargés – de réprouver l’homosexualité (attention, pas les personnes, hein ! seulement les actes !) et s’en acquittent fort bien, et, la nuit, ont une vie homosexuelle plus ou moins assumée, pas forcément épanouissante, loin de l’humanisation à laquelle ils aspirent à laquelle ils auraient pourtant droit… Le jour, la nuit… « Ils attachent de pesants fardeaux, difficiles à porter, et ils en chargent les épaules des gens » dit l’Evangile de ce jour… Le jour, la nuit… Comme ce théologien du Vatican, membre d’uns commission théologique prestigieuse, dont l’objectif est de garder la norme catholique (dont la norme hétérosexuelle) et qui vit une double vie en parallèle pendant des années. Je ne nie pas le côté douloureux qu’a dû vivre cet homme dans son écartèlement, et combien son coming out et son retrait du presbytérat ont dû être libératoires, mais est-ce que personne ne voit avec moi que cette situation est anormale – parce que déshumanisante pour tout le monde – et ne peut pas durer ?

J’ai mal à mon Eglise, parce que des gens souffrent, se blessent, mentent, se perdent dans toutes sortes de nuits alors qu’ils sont sensés indiquer la lumière. Peut-être que les normes disciplinaires, morales, mais aussi sacramentelles, ne conviennent plus aux temps qui sont les nôtres. D’ailleurs nos phylactères et nos grandes franges n’intéressent plus grand monde. Ce que cherchent nos contemporains, ce ne sont pas d’abord des règles, procédures et normes juridiques, ce qu’ils veulent c’est trouver du sens à leur vie quelque soit leur condition de vie, être rencontré par quelqu’un qui, indépendamment de son vêtement, est habité par le Dieu de miséricorde et de justice.

Certains parmi mes lecteurs sont concernés par les questions que je viens de soulever. J’espère ne pas les blesser et si c’est le cas, j’en demande pardon. Mon propos n’est certainement pas de juger et encore moins de condamner. Je sais trop, pour me l’appliquer à moi-même qu’on en est là où on en est. Non, je respecte toutes ces situations. J’alerte juste sur le fait qu’elles ne « devraient » pas exister et donc qu’elles nous invitent à penser une nouvelle manière de fonctionner qui incluent les situations qui sont aujourd’hui rejetées de fait par nos grands phylactères. Ma foi en Jésus-Christ me fait affirmer que chacun, prêtre ou non, a droit au bonheur et que nous en sommes, nous chrétiens, les témoins. Alors j’appelle de mes voeux une prise de conscience et une réforme dans l’Eglise Catholique qui permettrait de sortir des logiques identitaires et de reproduction à l’identique pour passer à une approche pastorale telle que le Christ nous l’a montrée quand il parcourait les routes de Palestine et d’Israël sans se préoccuper de savoir si les franges de son vêtement – c’est-à-dire de son humanité – étaient aux normes.

Z- 5 nov 2017

 

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Nota Bene: Il y a quelque temps, quelqu’un (un prêtre?) m’a demandé si je pouvais publier mes commentaires bibliques avant la fin du jour où ils sont proposés à la liturgie. Je m’étais promis d’essayer mais, d’une part, ils sont souvent le fruit de ma propre méditation le jour même, et, d’autre part, le temps de l’écrire et publier…le jour ou les jours passent. 🙂 Désolé… Avec mon emploi du temps actuel, je ne peux pas prendre l’engagement de publier à l’avance selon une temporalité définie. Mais je remercie ce lecteur attentif et attentionné, qui se reconnaîtra.

Source photo : photo Israël sur cadenaser.com

pecheurs-grau

« Quand Simon-Pierre entendit que c’était le Seigneur,
il passa un vêtement,
car il n’avait rien sur lui,
et il se jeta à l’eau. »

(Jn 21, 7)

Simon-Pierre, c’est le patron des naturistes, en quelque sorte. Cool ! Il a repris ses activités de pêcheur, et ça le dérange pas d’être nu  au milieu de ses compères, et d’une manière très naturelle puisqu’il est en train de travailler.

Mais voilà, sur le rivage, y’a un homme qui les interpelle. Et quelqu’un dit « C’est le Seigneur! »

Et tout à coup, voilà une scène curieuse : il passe un vêtement  et se jette à l’eau. Est-ce que d’habitude on ne fait pas le contraire? On enlève ses vêtements pour se jeter à l’eau?

Bon, on peut imaginer qu’il a anticipé qu’il allait sortir de l’eau et paraître devant le Seigneur, et donc il y va avec ses vêtements. Cette explication tient la route mais nous avons appris à nous méfier des explications trop faciles, qui apparaissent comme des voiles d’interprétation culturelle. N’allons donc pas trop vite.

Prenons le temps de la scène initiale. Pierre est sans vêtements en train de travailler, scène apparemment banale et quotidienne.  Ca ne choque visiblement personne autour de lui et  on ne sait d’ailleurs rien de l’habillement des autres. Plusieurs autres. Pierre est-il seul à être nu?  D’autres le sont-ils ? ou à moitié dénudés?  certains se rhabillent-ils ensuite pendant le temps où la barque revient ? Certains reviennent-ils nus? On n’en sait rien tant le focus est posé sur Pierre. Mais se poser ces questions permet de ne pas rétrécir trop vite le champ des possibles.

Une question m’est posée concernant la nudité des pêcheurs de Tibériade. Doit-on imaginer une nudité totale ou portaient-ils des pièces de tissu comme caleçon ou cache-sexe?

Notons tout d’abord que cela ne change rien au fond de mon commentaire. La réception de cette péricope parle clairement de nudité et est souvent interprétée dans le sens d’une condamnation morale. Or, que ce soit une nudité totale ou partielle, rien ne permet de soutenir cette condamnation.

Nudité totale ou pas ? Certains prétendent que les hommes juifs auraient eu des sortes de pagne pour cacher leur sexe. Pourquoi pas ? Mais ce n’est écrit nulle part. Alors, n’est-ce pas une interprétation rigoriste et moralisante postérieure qui veut absolument affubler les hommes de cache-sexe? Bref, il ne suffit pas d’affirmer, il faut prouver.

Si on s’en tient au texte grec de ce passage d’Evangile, littéralement il dit : Et Simon Pierre, dès qu’il eut entendu que c’était le Seigneur, mit son vêtement et sa ceinture, car il était nu (gymnos). Il n’y a pas d’équivoque possible, le mot gymnos parle de nudité. Qu’il y ait un morceau de tissu ou pas, Pierre est décrit comme étant nu. Quant au mot vêtement, ependutes, il s’agit de la seule occurrence biblique, ce qui fait que les spécialistes interprètent ce mot comme désignant un vêtement de travail qui serait spécifique aux pêcheurs pour se couvrir. Ependutes vient en effet du verbe ependuomai (mettre dessus) qu’on trouve aussi en 2 Co 5,2 : Aussi nous gémissons dans cette tente, désirant revêtir (ependuomai) notre domicile céleste. Le passage 2 Co 5, 1-4 est assez complexe mais il n’y a pas de doute sur le fait que l’idée est de revêtir une nudité.

Du point de vue de la rive, c’est-à dire de cet inconnu qui hèle les passagers de la barque, cela ne semble pas poser problème puisqu’il leur adresse la parole sans  se formaliser un instant qu’un des pêcheurs, au moins, soit nu. La pointe de ce cette péricope n’est donc pas sur la nudité.

Mais alors pourquoi Pierre semble-t-il se rhabiller en toute hâte quand il entend « c’est le Seigneur« ?

Oui… quand il entend « c’est le Seigneur! »

Il y a un après  et un avant. Et le déclencheur, c’est cette parole « c’est le Seigneur« .

Or, nous sommes maintenant après la Résurrection.  A la parole « c’est le Seigneur« , Pierre répond  avec une sorte d’immédiateté : il revêt son vêtement et se jette à l’eau.  Personnellement, ça me rappelle les premiers temps de la saga Jésus quand il parcourt les bords du lac de Tibériade  et qu’il appelle ses premiers disciples. Sauf que, là, il s’en est passé des choses depuis. Et, en plus, il est mort et Ressuscité, celui qui les appelait et qu’ils ont suivi. Alors, il n’est plus besoin d’un appel direct : « toi, suis -moi ».  La seule parole « c’est le Seigneur » et Pierre sait ce qu’il a à faire. Il répond. C’est là qu’il doit aller.

Dans l’intention de l’évangéliste, il se pourrait bien que la mention de sa nudité et du vêtement soit au service du même sens. Vérifions.

Nous sommes après la Résurrection. L ‘Apôtre Paul nous dira dans ses épîtres combien cette expérience de la mort et la Résurrection du Seigneur est fondatrice d’un monde nouveau dans lequel ceux qui y sont appelés, et répondent à cet appel, passent du statut de vieil homme à homme nouveau, avec les habits qui vont avec.

Il me semble que l’accent du texte n’est donc pas de fustiger ou condamner la nudité de Pierre qui serait honteuse. L’inconnu du rivage ne dit rien à ce propos, ni au moment où il interpelle les ouvriers dans la barque ni au moment où il prend le repas et discourt avec Pierre. Par contre, il y a une sorte d’insistance sur le fait de revêtir le vêtement au moment où l’on va rejoindre le Seigneur qui, un jour du temps, nous avait appelé et à qui on avait répondu. Tenue de service obligée, en quelque sorte. Et encore plus maintenant qu’il est Ressuscité.  Le vieil homme est mort, l’homme nouveau est né. C’est au service du Ressuscité que Pierre accourt.

Pas inintéressant de remarquer que quelques versets plus tard, sous couvert d’une histoire de ceinture que d’autres vont serrer à la place de l’intéressé pour le mener où il ne voudrait peut-être pas aller, on a comme une suite de cette affaire de vêtement.

Suivre le Christ Ressuscité, ce n’est pas compter sur ses propres forces, c’est s’en remettre à Lui. C’est revêtir les habits lumineux de la Résurrection, déjà entrevus lors de la Transfiguration. Cela est cohérent avec la promesse de la paix du Christ à l’humanité. Avant la Résurrection, Jésus parle d’une paix qu’il va donner à ses disciples et qui n’est pas celle du monde (Jn 14,27), c’est-à-dire qui n’est pas celle qui est connue des hommes en s’appuyant sur leurs propres forces. Après la Résurrection, il apparaît aux douze avec ces premiers mots « La Paix soit avec vous! » (Jn 20, 19.21)

Bref, il y a un avant et un après. Un avant et un après la mort et la résurrection du Christ. Et désormais, un avant et après la rencontre du Christ pour chaque homme et femme de l’histoire.

La nudité de Pierre n’est donc pas laide ni malsaine. Il est en travail quand même, ce brave homme ! Il essaie de gagner sa vie. Mais ses propres forces ne suffiront plus désormais, s’il veut suivre la Voie du Ressuscité. Alors revêtir ce vêtement qui sera bientôt serré d’une ceinture qu’il ne maîtrise pas, c’est une manière de dire au Seigneur qu’il est prêt.

N’est ce pas l’esprit de tout ce passage? La précipitation de Pierre quand il entend « c’est le Seigneur » , comme si revenu à ses tâches quotidiennes il était en attente du jour du Seigneur pour lui.  La réaction immédiate de Pierre, au service, quand le Seigneur demande d’apporter des poissons. Et finalement toute la teneur de ce dialogue intime entre Pierre et son Seigneur.  Il est prêt, il se croit prêt. Il est, en tout cas, animé d’un grand désir de servir le Seigneur. Alors oui, il peut être peiné, et même désemparé, quand le Seigneur peut lui demander avec insistance s’il est vraiment prêt,  s’il l’aime vraiment, totalement et sans conditions.

Alors, Pierre peut faire la réponse qui compte :

« Seigneur, toi, tu sais tout :
tu sais bien que je t’aime. » (Jn 21,17)

Tu connais tout de moi. Tu connais ma nudité, tu connais ma fragilité, tu connais mes limites. Sans toi, rien n’est possible Seigneur. Mais mon désir, mon attente de toi, si forts, si immenses, dans ce pauvre corps que tu connais, ça aussi Seigneur tu le sais. Tu sais bien que je t’aime.

———————

Post Scriptum pour ne pas oublier la question qui m’a été un jour posée : la nudité est-elle une bonne nouvelle?

Ce beau texte ne permet pas de condamner la nudité comme, parfois, on a voulu le faire.  Encore une fois, la nudité de Pierre n’est ici pas honteuse, elle est naturelle et même socialement admise. Y compris, semble-t-il par le Seigneur.

D’un point de vue symbolique, cette nudité semble même nécessaire. Il faut se dévêtir des vieux habits du monde passé pour revêtir les habits resplendissants du Ressuscité ou, à tout le moins, ceux du service du Ressuscité. Cela passe par le fait de se dévêtir et apparaître en vérité et en simplicité. Pas de tricherie possible, pas de honte non plus.

Cela semble bien être le sens que l’on retrouve  dans certaines pratiques baptismales qui ont perduré jusqu’au Moyen Âge, par lesquelles on perdait ses habits au moment de descendre dans la cuve baptismale que l’on traversait, nu, avant d’être revêtu d’un nouvel habit, blanc, au sortir de la cuve.

Ce texte ne permet ni de condamner ni de magnifier la nudité. Elle est juste notre condition naturelle, première réappropriation de soi à faire, peut-être, pour pouvoir réellement se désapproprier.

Z. 9/4/2016

 

 

Source photo : pêcheur du Grau-du-Roi

moine-thai

« Pour peu que quelqu’un vienne à la recherche, je sors le regarder. Il ne me reconnaît pas. Je mets alors toutes sortes de vêtements, qui font naître chez l’apprenti des interprétations; et à tout coup il se laisse prendre à mes paroles et à mes phrases.

Ô amertume ! ces tondus aveugles, ces hommes qui n’ont pas l’œil s’emparent des vêtements que j’ai mis pour me voir bleu, jaune, rouge, blanc. Et si je les enlève pour aborder des domaines purs, voilà les apprentis qui aspirent aussitôt à la pureté; et si j’enlève encore ce vêtement de pureté, les voilà tout perdus, et frappés de stupeur. Ils se mettent à courir comme fous, disant que je suis nu! Je leur dis alors : « Le reconnaissez-vous enfin, l’homme en moi qui met les vêtements? » Et soudain ils tournent la tête, et voilà qu’ils me connaissent. »

 

Lin-Tsi

Entretiens de Lin-tsi, p. 140-141, traduits du chinois et commentés par P. Démiéville, Paris, Fayard, coll.  » L’Espace intérieur « , 1972.

lever-le-regard

L’aveugle jeta son manteau,
bondit et courut vers Jésus.

(Marc  10,50)

 

Décidément Bar-Timée,  tu nous donnes à voir,
toi l’aveugle,  tu nous montres le chemin
qui nous fait passer de l’ombre à la lumière !

 

Il jeta son manteau…

Bon, nous l’avons déjà dit, il ne s’agissait probablement pas d’un manteau, mais d’un simple vêtement en forme de drap pour couvrir le corps. Mais en plus, il le le jeta ? Non, il ne le jeta pas. Je vois bien que pour la traduction française, ça sonne mieux et ça donne du peps au texte. Mais ça n’est ni logique avec le reste du texte ni le sens possible.

Certes le terme ‘apoballo‘ peut se traduire par le verbe « jeter » mais ce n’est pas dans l’idée du geste d’envoyer au loin, comme on pourrait le concevoir dans une des acceptions du mot français. Ici, il s’agit littéralement de « laisser tomber » : ‘apo‘ indique la séparation, et ‘ballo‘ l’idée d’éparpiller, donner sans savoir où ça va, de répandre, comme on verse de l’eau ou comme se répand un fleuve. On pourrait donc le traduire aussi par les termes : abandonner, lâcher, laisser-là. Ce « jeter »-là est à entendre comme un jeter à la poubelle, un « laisser » à la poubelle. Laisser-là le vêtement désormais inutile. L’aveugle lâche littéralement son vêtement. Pour… bondir ?

 

je-bondirai

Lâchant-là son vêtement, il bondit vers Jésus.

Il bondit. ‘Anapēdēsas‘, du verbe ‘eispédaó‘. Ce mot aussi doit retenir notre attention, car il n’est employé que trois fois dans le Nouveau Testament. Cette référence est le seul emploi dans les Evangiles, les deux autres occurrences se trouvent dans le Livre des Actes des Apôtres (Act 14,14 et Act 16,29). A chaque fois, l’idée est la même, celle d’un surgissement, de jaillir, de sauter (‘pédaó‘) vers/sur/pour (‘eis‘). Certains commentateurs rabbiniques lisent la préposition ‘eis‘ comme la marque de la présence de Dieu. Utilisé ici comme préfixe, il dit également quelque chose, de la présence de Dieu  : sauter dedans, sauter vers. Compris ainsi, c’est mû de l’intérieur et « poussé vers », ou « attiré par »,  un extérieur que l’aveugle saute. Instantanéité, plus qu’impulsivité. Une évidence. Comme un pôle aimanté irrésistiblement attiré par l’autre.

Il bondit.
Il est propulsé.
Libéré de son cache misère,
Il est fait pour Dieu,
Alors, il bondit,
Ce n’est même pas un geste volontaire.
C’est un acte de libération,
Suscité par les mots des apôtres :
« Confiance, il t’appelle ».

Il t’appelle.
Là, aux portes de Jéricho,
La ville de l’entrée en la Terre Promise.

Il te connaît,
Il se souvient,
Il se souvient de t’appeler,
Il t’appelle.

Tel que tu es.

Alors que veux-tu ?

– Rabbouni que je lève le regard de nouveau.

 

quejevois

Anablepo‘. Certes voir, discerner, comprendre, découvrir (‘blepo‘) mais ‘ana-blepo‘, voir parmi les choses, savoir voir l’essentiel en quelque sorte. Ce qui fait que le verbe ‘anablepo‘ est souvent traduit ailleurs par lever ‘lever les yeux‘. Jésus lève les yeux vers le ciel (Mt 14,19 ; Mc 6,41; Mc 7,34 ; Lc 21,1), et au matin de la Résurrection, levant les yeux (Marc 16,4), les femmes voient que la pierre est roulée.

Alors, oui, le mot ‘anablepo‘ est utilisé chaque fois qu’un aveugle recouvre la vue. Mais il s’agit bien plus que de voir, il s’agit de ‘lever les yeux‘ vers l’Unique, le seul qui ait besoin d’être vu.

Que je lève de nouveau le regard, Seigneur,
vers Toi, l’Unique,
le sens de ma vie,
le sens de toute vie.

Que ma vie qui vient de toi
soit orientée vers toi.

Seulement, cela.

 

* * *

« Laissant-là son vêtement, l’aveugle surgit à Jésus »

Ho de apobalōn to himation autou anapēdēsas ēlthen pros ton Iēsoun.

* * *

Si le Maître t’appelle
es-tu prêt à tout laisser
et à surgir de toi-même à toi-même,
Libéré de tes entraves
retrouvant tout à coup,
tout à la fois,
ton origine
et ta visée (vision) divine ?

 

***

Lève les yeux, regarde au delà,
fille de Sion,
Le Seigneur, en avant de toi,
toujours te prépare le chemin.
Lève les yeux, réjouis-toi,
car le Seigneur est en toi !

 

 

Z- 26/10/2015