« Jésus a-t-il fondé une religion ou les a-t-il toutes abolies en proclamant qu’il faut détruire les temples parce que le vrai temple de Dieu, c’est l’homme ; qu’il faut abandonner les cultes parce que le vrai service de Dieu, c’est le service de l’homme ; qu’il faut transgresser la loi parce que la seule loi est « Aimez-vous les uns les autres » ? »

Louis Evely, in « Le Chemin de Joie », 1968

Image : « The Rising », oeuvre de Philip Gladstone

Source texte et photo : via Loquito

Moi je voulais juste un corps
Je cherchais seulement des bras
Un lit de réconfort
Des délices sous les draps
Mais hélas au lieu de ça
J’ai cru entendre « je taime »
J’ai pensé « c’est son problème »…

Toute une histoire…

Mon petit depuis ce matin
J’ai traîné, comme un crétin
Au niveau du caniveau
De Montparnasse à Chateau d’Eau

J’ai bu des verres, des verres et puis des verres
Zubrowska, Riesling, Piper
A court de tout, à bout de moi
Je suis revenu chez toi

Moi je voulais juste un corps
Je cherchais seulement des bras
Un lit de réconfort
Des délices sous les draps
Mais hélas au lieu de ça

J’ai cru entendre « je taime »
J’ai pensé « c’est son problème »
J’ai cru entendre « je taime »
J’ai pensé « c’est son problème »

Peu importe que tu y crois
Peu importe que je sois
A bout de moi, à court de tout
Mais pas de ça entre nous

Etre un corps je suis d’accord
T’offrir mes bras pourquoi pas
Mon lit OK encore
Pour rire ou salir les draps
Mais je crains que pour tout ça
Tu doives entendre « je taime »
Tu doives entendre « je taime »

Je suis vieu, veuf et sectaire
Un pauvre imbécile secrétaire
Je suis beau, jeune et breton
Je sens la pluie, l’océan et les crêpes au citron

Tais-toi un peu petit trésor
Tu as tout faux une fois encore
Suis très précieux, épargne-moi
D’accord mais entre nous pas de ça

Etre un corps je suis d’accord
Je cherche seulement des bras
Mon lit OK encore
Des délices sous les draps
Mais je crains que pour tout ça
Tu doives entendre…

Source : « J’ai cru entendre« , une chanson du film « Les chansons d’amour » avec Louis Garrel et Grégoire Leprince-Ringuet

L’expérience m’a appris qu’une des choses les plus difficiles pour moi, c’était d’aimer une personne pour ce qu’elle est, ici et maintenant, dans notre relation. Cela m’est tellement plus facile d’aimer les autres tels que je les crois, ou tels que je les voudrais, ou tels qu’ils devraient être pour moi. Aimer quelqu’un pour ce qu’il est, renoncer à ce que j’attends qu’il soit pour moi, renoncer à mon désir de le changer pour moi : tel est le chemin ardu, mais fécond, qui conduit au bonheur d’une alliance intime.

Carl Rogers, Vieillir ou s’épanouir en vieillissant
(Texte écrit à l’occasion de ses 75 ans)

Photo : Drinks for Two, 1998, par Steve Walker sur Pinterest

La question m’a été parfois posée : pourquoi la nudité dans ce blog?

A vrai dire, je ne vois pas d’autre réponse que parce qu’elle a un effet libératoire. Mais pas forcément érotique. Libératoire, parce que la beauté est libératoire. Parce que la vérité, aussi, est libératoire. Peut-être après des années de déni ou de secret, la vérité de l’attirance pour la beauté d’un corps nu est-elle nécessaire? Des années de conditionnement, aussi, enraciné dans l’éducation reçue à la prime enfance, selon quoi la nudité, le sexe – mais aussi par analogie, la vérité de l’être – doivent être cachés et ne doivent pas se montrer. Parfois pas même se dire.

Au départ, cette nudité que je trouvais sur certains sites me gênait. Plus exactement, je devrais dire qu’elle me troublait, voire qu’elle m’excitait. Je m’en étais étais ouvert au mentor de ce blog, Loquito, qui m’avait répondu, en substance, qu’il y était tellement habitué qu’il ne voyait pas en quoi cela était gênant et que lui, en tout cas, n’y voyait aucune provocation. Nous touchions peut-être là les limites de la pudeur qui sont différentes pour chacun. Mais pas seulement.

Car, pour être vrai avec moi-même, j’ai du admettre que cette beauté qui m’attirait était masculine, et qu’il n’était pas forcément anormal qu’elle m’attire. Cela a été un facteur important d’acceptation de mon homosexualité.

Reconnaître que la beauté qui m’attirait était masculine, et l’assumer tranquillement. Voilà en quoi nudité, beauté et vérité sont liées.

Celant étant, cette question récurrente m’a amené à pousser plus loin ma réflexion sur ce sujet.

Il m’est apparu que la beauté que je considère, la beauté qui m’attire, spécialement quand il s’agit de jeunes hommes à l’esthétique impeccable, me renvoient encore à autre chose : la recherche d’une sorte d’idéal que je vais contempler à l’extérieur de moi. Or, si je recherche cet idéal, fait de beauté, d’idéal et de perfection, c’est que je pense ne pas le trouver en moi. Et c’est alors une quête sans fin de chercher la beauté idéale qu’on voudrait avoir pour soi (et non pas encore, en soi). Se pourrait-il que je la cherche sans cesse à l’extérieur de moi faute de croire assez que tout mon être la porte déjà ?

Puisque je la cherche et semble savoir la reconnaître en autrui, ne fût-ce que par une photo, c’est donc bien que je la connais déjà et que je la possède quelque part. Un peu comme l’artiste qui sort un chef d’oeuvre depuis son imagination et le savoir-faire propre à son art.

Donc cette beauté que je cherche et crois percevoir ici ou là n’est qu’une projection de ma beauté intérieure que je n’ai pas encore rencontrée et assumée.

Et si la beauté des éphèbes, des androgynes, ou des hommes athlétiques semble si importante dans le monde gay, c’est probablement, aussi, en rapport avec l’image de soi.

Tel cherche peut-être à se connecter avec l’idéal de sa jeunesse, au moment où tout semblait possible et où pourtant l’acceptation ou le déploiement de son homosexualité n’était pas possible ; tel autre cherche peut-être ce moment confortable de l’indifférenciation où il lui a semblé qu’avant le grand orage, tout était plus facile ; tel autre encore aimerait être l’homme parfait tel qu’on lui a fait imaginer qu’il devait être dans son rôle masculin.

Mon hypothèse est que nous recherchons à l’extérieur ce que nous avons en nous. Mais nous l’avons au delà de l’apparence, et nous avons du mal à comprendre ce hiatus entre ce que nous sommes et ce que nous voudrions être. En fait, pour comprendre ce dilemne, il faudrait juste considérer que nous ne voulons pas avoir ce que nous avons déjà, mais ce que nous sommes.

Encore et toujours l’être et l’avoir. Nous sommes et cela devrait nous suffire. Et pourtant nous cherchons à avoir quelque reflet de ce que nous sommes comme si nous avions peur que cela nous échappe, ou de ne pas l’être complètement, ou de ne pouvoir l’être que si on le possède aussi à l’extérieur de soi. Balivernes !

Alors, si j’en reviens à mes considération sur la beauté et la nudité, je confirme qu’en soi, cette dernière ne peut pas être impudique ou gênante. Elle l’est seulement dans le regard de celui qui regarde, si lui-même n’est pas au clair avec cela. Evidemment, je ne parle pas ici des poses explicitement pornographiques, mais de la beauté ordinaire d’un corps nu. Ce qui n’empêchera pas ceux qui apprécient cette beauté-là, de se demander sans cesse à quoi elle renvoie dans leur être, leur vie, leur intérieur. Telle beauté que je contemple en l’autre dit quoi de moi?

Enfin, je voudrais partager un extrait des pensées de Pascal qui éclairera un dernier point : celui de l’illusion possible de l’amour. Quand je crois aimer la beauté ou tel attribut, telle qualité, de l’autre, qu’est-ce que j’aime en fait ? Il est si facile de confondre l’autre avec ce qu’il montre, d’aimer ce qu’il montre et ne pas l’aimer lui réellement. En mode inverse (cf. la dyslexie spirituelle), c’est exactement ce qui se passe pour moi -même : parce que je ne m’aime pas assez, parce que je ne connais pas ma beauté intérieure, je vais en chercher un attribut sur un autre et croire l’aimer pour cela, dans une relation vaine et éphémère, au détriment d’une relation coeur à coeur, en vérité.

C’est archi-usé mais c’est toujours vrai, le renard du Petit Prince a définitivement raison : « On ne voit bien qu’avec le coeur, l’essentiel est invisible pour les yeux. »

Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants ; si je passe par là, puis-je dire qu’il s’est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier ; mais celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus.

Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités.

Pascal, Pensées diverses III – Fragment n° 41

Source photo : hotzila.tumblr.com