En ce temps-là, Jésus leva les yeux au ciel et dit : « Père, l’heure est venue.Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie. Ainsi, comme tu lui as donné pouvoir sur tout être de chair, il donnera la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. Or, la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ.»
(Jean 17, 1-3)

L’heure est venue…

Voilà deux semaines de suite que la liturgie dominicale nous offre des textes bien compliqués pour qui n’est pas introduit à saint Jean et, au delà, à la tradition hébraïque. Saint Jean est truffé de références à l’ancien Testament d’une manière très subtile, comme si ses interlocuteurs avaient déjà intégré spirituellement le message biblique. Il y a toujours un triple niveau de langage chez saint Jean: l’histoire qu’il raconte, le contenu spirituel auquel il renvoie, promesse de Dieu en train de s’accomplir, et ultimement le renvoi à son actualisation dans l’aujourd’hui et le maintenant du lecteur.

Alors, « l’heure est venue »… Dans le récit johannique, c’est d’abord l’annonce de la Passion. Mais c’est aussi le renvoi au contenu spirituel que porte la tradition biblique. Dans la Bible, le temps appartient à Dieu. Bien avant que les philosophes contemporains ne comprennent que le temps va de pair à la création, les chercheurs de Dieu ont compris que le temps concourrait au plan de Dieu dans l’ordre de la création. Ils l’ont compris avec leur humanité, ce qui fait qu’indistinctement ils découvrent que Dieu accorde un temps de grâces et de bienfaits, ou bien un temps de famine et de désolation.En fait, Dieu s’accomplit à travers les temps de la création.

Comme l’écrit très bien Véronique Margron, suite à la Promesse que Dieu non seulement ne nous abandonnait pas mais allait faire route avec nous jusqu’à faire sa demeure parmi nous, « Il y a eu la longue attente du peuple du Premier Testament, l’attente de la Rencontre durant l’Exode, puis le Temple de Jérusalem. Mais tous espéraient l’Alliance Nouvelle où Dieu demeurerait dans l’âme des siens, intimement présent. »

L’heure est venue de cette rencontre ultime par laquelle désormais tout homme aura accès à Dieu puisqu’il saura en l’exemple de Jésus-Christ que Dieu est le Déjà-Là de son existence qui l’attend patiemment, qui attend que l’homme vienne à lui.

Toi, qui que tu sois, y compris si tu t’interroges à cause de ce que tu découvres de toi en ton orientation sexuelle, sache-le bien : l’heure est venue pour toi aussi. Il n’y a de restriction pour personne à ce temps qui surgit du fond de toi.

Le pouvoir sur tout être de chair

J’aime bien cette nouvelle traduction « sur tout être de chair ». Auparavant on disait: « afin que ton fils te glorifie et que, selon le pouvoir sur toute chair que tu lui as donné, il donne la vie éternelle, etc. »

La formule « le pouvoir sur toute chair » rendait mieux compte de la traduction grecque mais butait sur les connotations actuelles du mot chair. Chair, on le confond rapidement avec corps, et si l’on parle de résurrection, avec la résurrection des corps, comme si les morts allaient sortir de leur tombeaux. Or la foi catholique affirme la Résurrection de la chair, pas celle des corps. Vision mécaniste de la résurrection qui n’honore pas bien la dimension spirituelle toujours présente dans l’hébraïsme. Le mot hébreu « basar » qui désigne la chair est bien plus riche que la seule désignation du corps physique, il désigne l’être profond, la substance, l’essence-même de l’être dans toute sa consistance, y compris les énergies subtiles, et ce principe d’éternité auquel Jésus fait allusion dans le même texte d’Evangile que celui cité en exergue. On comprend mieux alors le mot résurrection : ressuscité, c’est être re-suscité.

Le mot hébreu « basar » a d’ailleurs un autre sens que « chair », il signifie aussi annonce, bonne nouvelle, nouvelle joyeuse. A peu près l’équivalent du mot « Evangile », en grec. Et cette nouvelle, cette annonce, qui est aussi chair, elle est finalement le « principe » de l’existence, ce qui est premier et avant toute chose dans le Vivant. Au commencement était le Verbe, dit saint Jean…

L’expression « pouvoir sur toute chair » avait un autre inconvénient. Avec des siècles de théorisation sur le « péché de la chair », on voit bien à quel style de condamnations ou, pour le moins, de moralisations cela pouvait conduire. Or, ni en grec ni en hébreu, le mot « chair » n’a de connotation sexuelle. Le pouvoir sur toute chair n’est pas un pouvoir qui consisterait à dire ce qui est permis ou non permis en matière sexuelle ou autre. C’est un pouvoir sur le vivant entier, sur le principe de vie, sur la présence divine en chacun. Présence qui désormais peut se libérer et grandir puisque nous savons que le Christ assume notre humanité de l’intérieur.

La formule « l’être de chair » a donc cet avantage d’insister sur ce qu’il y a de fondamental en chacun, avant toute forme d’incarnation : nous sommes des êtres, des êtres voulus par Dieu, voulus pour sa gloire.

Quant au mot « pouvoir », il ne faut pas se tromper non plus, ce n’est pas le pouvoir au sens de puissance, mais au sens de capacité. Il ne s’agit pas de contraindre quelqu’un par la force mais d’une capacité à le révéler pleinement.

« Glorifie ton Fils afin que le Fils te glorifie.»

Là encore, Jean emploie un mot grec,doxa, qui renvoie à un mot hébreu, kabod. Or si kabod désigne la révérence, les honneurs, la gloire, il désigne aussi la prospérité, la richesse, la splendeur ou la dignité. Pour traduire, il faut bien trouver un mot et on a donc pris « gloire » mais en vérité cela est bien réducteur. Le mot kabod renvoie à la divinité elle même, dans le fait qu’elle est, tout simplement, sans avoir rien à justifier ni quémander.

C’est le sens profond du tétragrammme YHWH auquel Jésus fait d’ailleurs allusion plus loin, dans le même passage d’Evangile lorsqu’il dit : « J’ai manifesté ton nom aux hommes ».(Jean 17,6)

Dieu est. Et il est au principe de toutes choses. Glorifier Dieu, c’est le laisser être en nous et se déployer pour notre plus grand bonheur. Pour le lecteur non-chrétien qui viendrait sur cette page, je précise: il ne s’agit pas d’un esclavage ou d’une dépendance ; non, il s’agit bel et bien d’une libération. Car sans être « connecté » au principe de vie qui nous donne l’existence, nous passons notre temps à nous heurter à des murs, à vouloir être par nous-mêmes, à confronter notre orgueil à celui des autres, dans la souffrance, la guerre, l’opposition, le jugement.

Toi qui es homosexuel, où que tu en sois de cette découverte, sache le bien : Dieu se réalise en toi à travers ce que tu es. Il n’y a pas de condamnation concernant ce que tu découvres de toi. En acceptant qui tu es, tu révèles la Présence de Dieu en toi.

La vie éternelle

Logique avec ce qui précède : la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ.

Nous savons maintenant que le mot chair est bien plus consistant et subtil que la seule « chair » physique, nous savons qu’elle englobe ce qui maintient l’être et l’existence. Nous avons là le principe de notre origine et de notre fin ultime : nous sommes faits pour la vie éternelle.

Dans ce texte d’Evangile, Jésus rappelle qu’il fût avant le commencement du monde: « Et maintenant, glorifie-moi auprès de toi, Père, de la gloire que j’avais auprès de toi avant que le monde existe.« (Jean 17,5), ce qui rappelle le Prologue de l’Evangile de Jean : « Au commencement était le Verbe. »

Jésus revendique cette « gloire » d’être pleinement en Présence de Dieu. Pas une présence extérieure à lui, mais une présence intérieure, intime et complète. En une succesion d’affirmations distillées tout au long de ce passage d’Evangile, il dit:

« Je t’ai glorifié sur la terre en accomplissant l’œuvre que tu m’avais donnée à faire…
J’ai manifesté ton nom aux hommes que tu as pris dans le monde pour me les donner…
Je leur ai donné les paroles que tu m’avais données…
je prie pour (…) ceux que tu m’as donnés, car ils sont à toi…
je suis glorifié en eux…
Désormais, je ne suis plus dans le monde ; eux, ils sont dans le monde,
et moi, je viens vers toi. »
(Jean 17, 1b-11a)

La vie éternelle, c’est adhérer au principe de vie qui nous fonde et l’honorer de l’intérieur en le laissant s’épanouir complètement à tel point qu’on puisse ressembler à ce qu’on disait de Jésus dans la première communauté des chrétiens : « Il est passé parmi nous en faisant le bien. » Sa vie entière était tournée vers le bien et c’est ainsi qu’il honorait le Nom de Dieu qu’il portait au plus intime de lui-même.

Non seulement la vie éternelle est une Promesse mais elle est déjà là. La véritable question est : sommes-nous capables de nous conduire en enfants de cette Promesse déjà réalisée?

Toi qui es homosexuel et doutes parfois de l’amour de Dieu, entends cette promesse. Elle n’est pas conditionnée par l’acceptation des groupes humains, à leurs faiblesse, leurs limites et parfois leur bêtise.Si tu écoutes au fond de toi, tu dois bien sentir que cette Promesse ne vient pas de l’extérieur et que la voix ou la musique qui la portent, ont des accents de vérité et de profondeur incomparables avec les rumeurs de la foule ambiante. Tu es le seul à pouvoir accéder à cette vérité, à ces mots doux qui sourdent de l’intérieur et qui viennent confirmer que tu es promis à la vie éternelle. Ne t’en prive pas !

Z- 27 mai 2017

Source photo : Charlie et Alex Kotze

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