“Seigneur, est-ce maintenant le temps
où tu vas rétablir le royaume pour Israël ?”
Act 1,6

L’histoire des représentations et notre imaginaire aiment bien se représenter Jésus, sur une colline, qui s’élève dans les airs.

Le texte des Actes des Apôtres ne dit pas ça.

Il parle d’un repas – un de plus ! – durant lequel s’établit une conversation entre Jésus et les désormais onze apôtres et pas encore à nouveau douze.

Et sans transition, voilà qu’il s’élève dans le ciel et que ses amis continuent de fixer le ciel jusqu’à ce que des envoyés de Dieu lui-même – des anges ! – leur demande d’arrêter de fixer le ciel et de retourner à leurs affaires, non sans avoir préciser que ce Jésus reviendrait de la même manière qu’il est parti. Du ciel, donc.

A propos de ce ciel, je renvoie donc à ce que j’en disais récemment (ici), qui peut être utile à ne pas interpréter n’importe comment. Il y aurait le ciel où est Jésus, d’où il reviendra. Et il y aurait la terre de Galilée (très à propos, le texte rappelle aux amis de Jésus qu’ils sont galiléens, donc pas judéens, pas vraiment attachés au culte du Temple et d’Israël…). En fait, comme Jésus a brisé cette séparation fictive entre ciel et terre, cela interroge à nouveau. De quel ciel parlons-nous, où est-il parti et d’où va-t-il revenir ?

Et c’est là que la question « Est-ce maintenant ? » et du contexte du repas prennent tout leur sens.

Repas… Avec nos deux mille ans d’histoire, on pense tout de suite au repas eucharistique. Forcément. Un repas, en présence du Ressuscité, qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ? Cela étant, c’est un repas entre amis, entre vrais amoureux de Jésus. Les onze, encore un peu froussards ne sont pas là juste par convention sociale ou représentation de leur identité culturelle catholique.

« Galiléens », « vous recevrez une force », « pourquoi restez-vous là à regarder le ciel », « ne pas quitter Jérusalem », « y attendre que s’accomplisse la promesse du Père »… Autant d’éléments qui incitent à se rapprocher du concret et à ne pas chercher à s’évader des circonstances historiques et matérielles dans lesquelles nous sommes invités à vivre.

Au passage, le rappel qu’ils sont Galiléens renseigne sur la réponse concernant un royaume qui ne viendrait que pour Israël. Assumez donc d’être galiléens, d’être au carrefour des nations. Assumez votre ici et maintenant, au lieu de vous chercher des missions prestigieuses et rêvées.

Et maintenant alors, qu’est-ce qu’on fait ?

La réponse de Jésus, telle que rapportée dans ce texte est tellement d’actualité ! En gros – interprétation libre, bien sûr : ne vous préoccupez pas des changements socio-politiques, ça n’est pas votre affaire, mais témoignez de ce que vous avez compris de mon évangile. Vous allez recevoir une force pour cela, une force intérieure.

Pourquoi je dis intérieure ? Parce que Jésus passe quarante jours à leur parler en privé du Royaume des cieux, nous dit le texte – et que s’il est cohérent il est encore en train de leur dire qu’il est déjà là. Mais si on regarde bien, la force, ce n’est pas lui qui va leur donner, il s’en va, il reviendra, mais la force viendra du Père ( ?) (c’est pas précisé), en tout cas cette force semble s’appeler l’Esprit Saint. Et pourquoi ce n’est pas Jésus qui envoie sinon parce qu’il ne s’agit pas de l’idolâtrer comme celui sans qui rien n’est possible mais de recevoir REELLEMENT et TOTALEMENT cet esprit pour soi, en soi. C’est le même Esprit que celui de Jésus, mais il est promis à tous. Donc il faut authentiquement le recevoir et l’accueillir en soi, en sa propre humanité.

Bon, ben alors, est-ce maintenant ? Euh, oui, il se pourrait bien que ce soit maintenant que tu reçoives l’esprit qui animait Jésus et que tu sois chargé et envoyé pour continuer de le répandre sur cette pauvre terre! Souviens-toi : le ciel s’est abaissé, Jésus comme Christ en a franchi les limites, et cette force du ciel déjà en action (le Royaume des Cieux est déjà là) n’attend plus que toi. Cette fameuse distinction entre Royaume et Règne… Le Royaume est déjà là, mais est-ce qu’il règne déjà en toi ?

Il se pourrait bien en effet que le ciel soit descendu jusqu’à toi, mais toi es-tu là?

Si oui, qu’attends-tu pour aller ? Si non, qu’attends-tu pour le recevoir ? Tu ne vas pas encore nous faire le coup des scribes et pharisiens qui jugent de l’extérieur, font des commentaires sur tout et n’importe quoi sans savoir de quoi ils parlent, non ?

Est-ce maintenant ? Ca dépend de toi… tu es où, là, maintenant ? Tu fais quoi pour que le Royaume des Cieux soit dans ta vie et que cela irradie au-delà de toi ?

Attention, je ne parle pas de grandes dévotions sur le Christ Roi, le Règne céleste, la suprématie du Christ, etc. telles qu’elles ont été dévoyées dans une fantasmagorie avide de merveilleux et de soumission – tellement pas le message de Jésus tel que nous le transmettent les Evangiles ! Je parle de cette cohérence de vie, de cœur et d’action qui fait qu’en te voyant, en te touchant en te côtoyant, on puisse se dire : le Royaume des Cieux est venu jusqu’à nous, Dieu nous aime et nous ne le savions pas, Dieu accepte notre humanité et ne la juge pas. Dieu nous aime, quoi ! Tels que nous sommes !

Moi, je ne fais pas plus ni mieux que les autres, j’essaie d’être cohérent et par ce modeste blog de témoigner de l’amour de Dieu envers chacun. Et toi que fais-tu ? Parce que, c’est maintenant.

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Photo : Tobias Worth photographié par © Michael Laurien pour Adon Magazine

“Je suis descendu du ciel
pour faire non pas ma volonté,
mais la volonté de Celui qui m’a envoyé.
Or, telle est la volonté de Celui qui m’a envoyé :
que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés.”
(Jn 6, 38-39a)

L’Evangile de Jean m’a toujours paru bizarre, compliqué, redondant, lassant… Certains spécialistes ont prétendu qu’il était peut-être à considérer dans la tradition gnostique, c’est-à-dire cette famille spirituelle qui pense grandir spirituellement à travers la connaissance et une initiation plus ou moins secrète mais en tout cas progressive dans les choses de Dieu.

Pour ma part, je n’en sais rien, je le trouve juste compliqué. Et tant qu’à faire de le partager avec le grand nombre, cet Evangile mériterait bien d‘être décodé.

Alors je vous dis comment je fais.

Comme je veux comprendre au moins un peu, fidèle à moi-même, j’ai alors le réflexe d’aller voir le texte original en grec. Et sur l’Evangile d’aujourd’hui, je me laisse d’abord interpeller par le fait que Jésus dit qu’il est venu du ciel. Ca ne me gêne pas qu’il dise cela, mais du point de vue historique, c’est hautement improbable – dans le monde juif de l’époque, il aurait été lapidé avant la fin de sa phrase ! Non il s’agit bien d’une interprétation théologique ultérieure. Alors plutôt que de me focaliser sur une parole sacrée et définitive qui viendrait de la bouche-même de Jésus (comme si elle-même elle descendait du ciel, lol), j’essaie de comprendre ce que l’auteur et sa communauté ont voulu partager.

« Descendu du ciel », ça donne quoi en grec ?

Descendu : katabaino, ou plus exactement kata-baino. Baino désigne un mouvement fait avec les pieds, comme marcher, venir. Et kata… c’est plus compliqué parce que c’est une particule première (une sorte de préposition) que l’on peut traduire de différentes manières selon le contexte : à, de, en, vers, selon… voire « vers le bas » comme dans le mot cata-strophe : un virage, tournant, vers le bas.

Il semble que associés ensemble, les deux mots kata-baino, indiquent le fait d’aller vers le bas, de descendre, ce que l’on retrouve donc dans l’évangile de Jean. Plus spécifique à Jean, ce verbe est souvent associé au ciel pour parler de Jésus : il est descendu “du ciel” ou plus exactement “il vient du ciel dans un mouvement de haut en bas”. Cette dernière formulation est moins jolie, mais elle permet de rendre compte à la fois de l’idée volontaire de venir, marcher, utiliser ses pieds, et d’un mouvement vers le bas, que contient le mot katabaino.

Alors le ciel ? En grec, ouranos… Peu d’équivoque sur ce mot. Notons seulement que Jean ne l’emploie pour ainsi dire que pour désigner “ce qui vient” du ciel et l’on peut comprendre que c’est une métaphore pour désigner Dieu. Les autres évangélistes parlent par exemple des “oiseaux du ciel” où la métaphore marche moins bien puisque les oiseaux, on les imagine quand même se poser à un moment donné sur la terre ferme ou sur une branche d’arbre. Ils ne vivent pas en apesanteur.

Revenons à Jean. Le ciel semble être celui de Dieu. On en descend. Jésus en descend, et aussi le pain du ciel (Jean 6, 31-41) qui pourrait être la manne donnée aux Hébreux dans le désert mais dont on comprend, par un procédé d’identification, que c’est Jésus lui-même qui est ce pain venu du ciel. Donc donné, envoyé par Dieu.

L’évangéliste doit lui-même faire état des incompréhensions que cela soulève (Jn 6, 41-42) : comment ce Jésus que nous voyons en chair et en os peut-il affirmer descendre du ciel ? “Venir” du ciel ?

Ben oui, c’est un peu compliqué à comprendre et à admettre… Et pourtant, il doit bien y avoir un message.

Mais alors de quel ciel parle-t-on ? Le grec semble trop pauvre pour nous renseigner sur le ciel dont on parle ici. Allons voir ce qu’en dit la tradition biblique, en hébreu. Et là nous tombons sur le mot shamayim, qui désigne, au pluriel, “les cieux”, mot qui apparaît dans 395 versets. Ce qui n’est pas rien.

Sans entrer dans les détails, relevons que dans le monde hébraïque, quand le mot shamayim, les cieux, est employé, ce n’est pas Dieu, c’est juste la limite entre le monde des hommes et celui de Dieu. Au-dessus des cieux, il y a Dieu, en dessous, il y a le monde créé. Les cieux furent le premier acte de création. « Au commencement, Dieu créa les cieux (shamayim) et la terre. » (Gn 1, 1)

Par son usage, voilà une signification bien plus riche que ne le laissait supposer le terme grec ouranos. Quand Jésus dit qu’il descend des cieux, il ne dit pas qu’il vient de l’espace intersidéral à la façon dont la science-fiction pourrait nous le faire imaginer. Il n’est pas comme éjecté du ciel et envoyé dans une capsule pour nous rejoindre. Je m’étonne même, en l’écrivant, n’avoir jamais vu auparavant l’explication qui me vient maintenant : l’expression « descendre du ciel » veut juste dire qu’il n’y a justement plus cette limite factice entre un monde qui serait celui de Dieu et un monde qui serait celui de la création en général et des hommes en particuliers, le monde du dessus et le monde du dessous.

Il est descendu du ciel : il a ouvert le ciel qui semblait être une limite entre les hommes et Dieu. Limite de compréhension à vrai dire, puisque Jésus ne vient pas abolir mais accomplir : c’est juste que nous n’avions pas encore compris que le Royaume de Dieu, il n’est pas aux Cieux, il est sur terre aussi, actuellement à l’œuvre. Il n’y a pas à se désespérer que Dieu soit loin : Dieu est là, dans la création, dans l’humanité, au cœur de l’humanité, et le ciel, il est déjà dans tous les cœurs qui frémissent à la rencontre du Fils de l’homme. Les cieux, c’est un peu synonyme du Règne de Dieu, il n’est pas ailleurs, là-bas, très loin, au-delà. Il est là maintenant, incarné, venu sur terre, marchant avec nous concrètement (kata- baino), là où nos pieds sont posés.

Bien. Cela étant, pour moi qui s’exprime ici en tant qu’homosensible chrétien, tout ce qui précède n’a pas d’autre intérêt que d’introduire au verset qui suit :

“Telle est la volonté de Celui qui m’a envoyé :
que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés”

Les perdus que nous sommes

Passons rapidement sur la volonté, thelema qui vient du verbe theleo, que l’on pourrait aussi traduire par souhait, désir ou plaisir. Ca n’est pas très important en soi, mais, quand même, cela permet de nuancer le côté autoritaire qui est aujourd’hui connoté avec le mot volonté. La « volonté » de Dieu, ce n’est pas un acte despotique de Dieu qui exigerait quelque chose de ce Jésus envoyé dans sa capsule intersidérale, c’est aussi son désir, son souhait, son plaisir. Il plaît à Dieu de ne perdre personne et de venir lui-même nous le manifester, venir nous chercher (parallèles possibles, bien sûr avec la parabole du fils prodigue, racontée dans l’évangile de Luc, et plein d’autres passages). Et donc, tel est le souhait, le désir, le plaisir de celui dont je viens, dit Jésus : ne perdre aucun de ceux qu’il m’a donnés.

« Donnés »… Là encore, attention aux quiproquos que pourraient provoquer les interprétations et connotations différentes du mot “donner”. Le grec emploie ici le mot didomi, souvent employé dans le Nouveau Testament comme dans le notre Père : “donne-nous notre pain quotidien”, ou pour rester chez Jean, dans l’évangile de la samaritaine (Jn 4, 15) : “donne-moi de cette eau…” Il s’agit de l’idée de procurer ce dont on a besoin, de fournir… Le mot didomi ne suggère absolument pas que nous serions des « choses » données à Jésus de manière autoritaire. Non, nous sommes ce dont il a besoin. Sa vie, son besoin, sa subsistance pourrait-on dire.

Reste ce mot sur lequel je voulais finir : les perdus, ceux qu’il ne faut pas perdre. En méditant ce texte, tout de suite mon attention a été attirée par ceux-là, mais, pour bien les situer, il me fallait ce long détour pour y revenir.

Le mot grec employé pour dire perdu est “apollumi“. Le préfixe apo est un privatif comme dans apo-calypse, apo-strophe apo-stasie et llumi désigne la mort, la destruction, la ruine. Il s’agit donc d’échapper à la mort, au néant, au vide. Être retiré de la mort, du néant, de la destruction. Pas question qu’on aille vers le néant alors qu’on est faits pour la vie !

A vrai dire, c’est même plus fort que ça. L’évangile de Jean insiste à plusieurs reprises, avec ce même mot apollumi, sur le fait qu’il ne peut pas y avoir de reste, il n’y a personne qui doive périr.

On trouve cette idée dès le premier emploi de allumi en Jn 3,16 : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné (didomi) son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse (apollumi) point, mais qu’il ait la vie éternelle. »

Et pour citer un autre exemple intéressant parce qu’un peu décalé, et qui fait penser du coup qu’il y a une métaphore qui s’adresse à nous par analogie, en Jean 6, 12, après la multiplication des pains « lorsqu’ils furent rassasiés, il dit à ses disciples : Ramassez les morceaux qui restent, afin que rien ne se perde (apollumi). »

Evidemment, en contexte d’homophobie latente, y compris et d’abord à l’intérieur du monde chrétien, cette indication que Jésus ne veut perdre personne interpelle. N’a-t-on pas coutume de dire de quelqu’un qui n’est pas dans la norme qu’il est perdu ou qu’il se perd ? Et notamment les personnes homosexuelles ? Or se perdre, ce n’est pas ça.

En tout cas, dans ce passage d’Evangile, ce n’est pas ça qui est dit. Il s’agit au contraire de ne perdre personne, sans aucune considération autre que de se laisser toucher par le ciel que l’on croyait peut-être se trouver à l’infini au-dessus de nos têtes alors qu’il est déjà là dans nos vies, dans nos coeurs, dans nos veines, dans nos poumons comme l’oxygène qu’on respire.

En résumé, nous dit ce passage, il n’y a personne sous le ciel qui ne doive se perdre, au sens où il serait promis au néant, à la turpitude, à la mort. Et pour pouvoir délivrer ce message, il faut bien entendre, qu’il n’y a plus de limite non plus entre le dessus et le dessous des cieux. Le ciel est venu jusqu’à nous en Jésus, ou plus exactement, en Jésus nous pouvons prendre conscience et goûter que nous sommes faits et avons toujours été faits pour le ciel, c’est-à-dire pour la vie.

Conséquences : si je me sens ou perdu ou rejeté par les événements de la vie, par l’opprobre, par quoi que ce soit ou qui que ce soit, cela ne peut pas interférer avec le plan de Dieu qui est que je ne me perde pas. L’apparence peut être trompeuse, mais la réalité est là : comme le dit l’apôtre Paul, RIEN ne peut nous arracher à l’amour du Christ.

Qu’il soit bien clair alors que l’orientation sexuelle notamment n’a rien à voir avec le fait d’être désiré, voulu, par Dieu qui brise les frontières pour me rejoindre et m’assurer que je ne peux pas me perdre si, une fois pour toutes, je choisis la vie, ma vie, ce qui me déploie et m’épanouit, quoi qu’il en soit des bassesses et autres petitesses qui voudraient m’empêcher de croire que les cieux se sont abaissés jusqu’à moi autant qu’à tous les êtres humains et… – même si ce n’est pas le sujet, je le signale au passage – qu’à toute la création ! Et je n’en serais pas ? Quelle blague !

Z – 29/04/2020

Photo : Matthew Sato sur instagram @itsmattsatto ou sur saveig @mattsato/

Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste,
il se retira en Galilée.
Il quitta Nazareth
et vint habiter à Capharnaüm,
ville située au bord de la mer de Galilée,
dans les territoires de Zabulon et de Nephtali.
(Mt 4, 12)

Jésus déménage, c’est Mathieu qui le dit.

Pas déménage au sens « ça déménage ».
Non, il déménage vraiment, il change de ville, d’habitation.

Plus exactement, il se retire.
Anachoreo, en grec, verbe qu’on trouve principalement employé chez Mathieu, à chaque fois pour désigner le mouvement de partir, de repartir même. Se retirer est une bonne traduction.

Pourquoi se retire-t-il de Nazareth ?
Pas d’explication.

Y aurait-il un danger particulier à rester à Nazareth, du fait qu’il se soit montré disciple de Jean-Baptiste ? M’enfin, à Nazareth, ce bled perdu de Galilée…

Il se retire.

On peut comprendre cette action aussi comme celle de passer à autre chose, de s’extraire d’une réalité pour passer à une autre. Se retirer non pas pour se protéger, mais parce que ça y est, c’est le temps de l’envol. Arrêter Jean, c’est apparemment le déclencheur.

Il se retire, non pas au désert comme pour faire une retraite. Non, il choisit d’aller et habiter à Capharnaüm, cette ville de pêcheurs et de commerce située sur la mer de Galilée, où se croisent de nombreuses ethnies. Une ville active où ça bouge tout le temps.

Pas vraiment le style du Baptiste,à cheval entre désert et Jourdain. Jésus, lui, choisit d’habiter en ville, au milieu des gens. Et de leur parler, les appeler. Il semble qu’il s’y fasse des amis. Les Evangiles nous diront qu’il a trouvé logement chez Pierre.

Et puis cette incise du bon Mathieu judaïsant, au cas où on aurait pas compris : à Capharnaüm, vous savez, cette ville, dans les territoires de Zabulon et Nephtali.

Qu’en a-t-on à faire de ces territoires qui, au temps de Jésus, sont déjà oubliés si ce n’est pour nous rappeler la promesse biblique que c’est de ce territoire que viendra la lumière. Le signaler, au passage, c’est évoquer la légitimité de Jésus à être le sauveur attendu.

Il est intéressant aussi de relever que Capharnaüm est la ville la plus citée dans les Evangiles après Jérusalem. Capharnaüm, littéralement la “cité de la consolation”.

Bon, que retenir de ce déménagement pour moi aujourd’hui ?

Qu’il y a des moments dans la vie où je suis invité à me révéler, à prendre le chemin, à partir de là où je suis pour prendre mes responsabilités ailleurs. Sortir de mon cocon, sortir de la sécurité, aller rejoindre l’humanité et me déployer en la rencontrant.

Que me veut donc, aujourd’hui, ce Jésus qui se retire de Nazareth pour se jeter dans l’arène du monde et choisir d’abord une ville où les hommes et les femmes de tous horizons se croisent ?

J’ai envie de le recevoir comme l’invitation à ne pas garder pour soi le trésor que l’on a reçu. Sors, vis, rencontre, fais-toi des amis, avance vers le bien, partage joyeusement. Ne reste pas dans ton village, dans la reproduction de l’identique. Avance !

L’Evangile ne dit pas de quoi Jésus va vivre à Capharnaüm. Va-t-il y exercer ses talents de charpentier ? Mystère ! L’évangéliste ne nous montrera plus désormais qu’un Jésus en pleine activité apostolique. Grand silence sur ses conditions de vie. Prenons ça comme une invitation à déménager sans emmener ses oripeaux mais en faisant du neuf. Je ne vis pas de mon métier (même si celui-ci me donne l’alimentaire), je vis de ce que je suis. Laisser se déployer l’être que je suis, voilà certainement le plus important.

Z- 26/01/2020

Source image : Iggy Pop à Cincinnati, en 1970

La liturgie de ce jour (la guérison d’un sourd-muet, Mc 7,31-37) retient mon attention moins pour la guérison elle-même et ses interprétations possibles que pour cette petite incise introductive :

“En ce temps-là, Jésus quitta le territoire de Tyr ;
passant par Sidon, il prit la direction de la mer de Galilée
et alla en plein territoire de la Décapole.
Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler… “

C’est assez étonnant d’ailleurs que, de tout ce long voyage, de toutes les rencontres que Jésus a du y faire, de toutes les paroles, les gestes , les autres signes qu’il a pu dire ou faire, on ne retienne que cet épisode du sourd dont les oreilles s’ouvrent au mot prononcé “Ephata”. Peut-être est-ce que, dans l’esprit des rédacteurs, cet épisode résume tout ce que Jésus vient de faire dans ces contrées ? Comme annoncé par Isaïe (Is 35, 4-7), Jésus passe et se dessillent les yeux des aveugles, s’ouvrent les oreilles des sourds.

Mais alors pourquoi en ces contrées lointaines du pouvoir symbolique et historique? Pourquoi tout ce tour le long de la mer (Tyr, Sidon) puis par la Nord de la Galilée, en territoire étranger (la Phénicie, actuel Liban), pour redescendre en Décapole (à l’est de la Galilée), alors qu’en même temps l’évangéliste nous dit que le but est de prendre la direction de la mer de Galilée?

En rouge, sont soulignés les lieux cités ; en bleu, le périple de Jésus tel que décrit en Mc 7.

C’est un peu comme si Jésus faisait le tour de la Galilée par l’extérieur, en un grand cercle concentrique qui part de l’ouest, longe la mer, passe au nord au dessus de la Galilée, redescend à l’est pour arriver en Décapole… pour arriver, finalement au centre, en Galilée d’où il est originaire.

Il se trouve que ce périmètre correspond peu pu prou à ce qu’on sait des limites du pays de Zabulon et de Nephtali, tels qu’ils sont décrits dans la Bible.  C’est un peu comme si Jésus faisait le tour du “propriétaire” confirmant par ce périple qu’il englobe tout le pays de Zabulon et Nephtali et que c’est bien de là que se lèvera une lumière.

Or, de lumière, il n’y en a pas. En tout cas, pas de mentionnée. Ou plus exactement, pas d’autre mentionnée que celle qui consiste à se retrouver soi-même et retrouver sa lumière intérieure telle qu’indiquée par la rencontre avec le sourd : “ouvre-toi”. Alors que pendant tout ce périple, Jésus rencontre des gens, parle, agit, vit, l’évangéliste ne retient que cet épisode. Que signifie-t-il sinon que le salut ne vient/ ne viendra pas de l’extérieur mais de l’intérieur, et que cela est valable pour toutes les rencontres de Jésus, au moins dans ce périple-là ?

Car, de même que Jésus fait le tour extérieur du pays de Zabulon et Nephtali, des périphéries,  pour revenir en son centre, la Galilée (plus exactement : la mer de Galilée, point de rencontre entre Zabulon et Nephtali), c’est ainsi qu’il annonce la Bonne Nouvelle à ceux qu’il rencontre. “Ouvre-toi”, ouvre-toi à toi-même, ouvre-toi à l’être qui est en toi, ouvre-toi à ton essence, fais confiance à la Vie qui veut jaillir et pour laquelle tu es fait !

On comprend mieux pourquoi Jésus ne souhaite pas que ni les bénéficiaires ni les assistants ne parlent des signes qui se produisent en sa présence. Il n’apporte pas le salut de l’extérieur, il n’a pas un super pouvoir de magicien qui viendrait renverser l’ordre naturel des choses. Ce n’est pas de ce salut là dont il s’agit. Il s’agit d’un salut, d’une libération de l’intérieur. La rencontre avec Jésus met en Présence de Quelqu’un qui est complètement tourné vers son Père, totalement disponible à sa Présence et à sa puissance créatrice. Rencontrer Jésus, c’est rencontrer Celui qui  réveille en nous la puissance de vie qui déjà est totalement active en Lui. Quand il dit “ouvre-toi”, il dit : ouvre -toi à toi-même, ouvre-toi à la Vie, aie confiance en le fait que toi aussi tu es fils de la Parole, le fils de la lumière : Tu es voulu par mon Père, tu es voulu dans ton plein accomplissement et dans ton rayonnement. Laisser la vie se déployer en toi, voilà quel est ton chemin, ton bonheur et voilà quelle est la gloire de mon Père. Ouvre-toi. Ephata !

S’extasier devant le miracle, faire de Jésus une sorte de guérisseur qui par un abracadabra soulagerait les misères et souffrances, ce serait installer un quiproquo terrible. Non, le salut ne vient pas de l’extérieur. La Présence de l’être en Jésus réveille la Présence en son interlocuteur, la Puissance de vie qui habite Jésus dynamise la force de vie de ses interlocuteurs. Et ils se reçoivent, grâce à Jésus bien sûr, mais de l’intérieur.

En même temps, d’une manière plus prosaïque, il me plaît bien que ce périple auquel on ne prend pas souvent garde corrige l’image entendue qu’on a de Jésus. Jésus n’est pas juste un campagnard arriéré qui aurait eu une révélation, il n’est pas que le fils bien éduqué d’un charpentier, il n’est pas non plus seulement un rabbi itinérant qui va de village juif en village juif. Jésus est un voyageur, un voyageur qui connaît d’autres réalités que celles dont nous parlent les Evangiles.

Par exemple, en allant  à Tyr et Sidon, il longe la côte méditerranéenne, il rencontre d’autres types de pêcheurs que ceux de Tibériade, peut-être voit-il des navires de commerce, des trirèmes romaines. Evite-t-il les villes ou va-t-il sur les places et les ports se mêler à la foule bigarrée et affairée par d’autres affaires que celles qui préoccupent Jérusalem ?  Et, à supposer qu’il évite les villes et les populations païennes, il entend et voit comment les communautés locales s’organisent et s’adaptent à ce monde qui est déjà un peu celui de la diaspora.

J’aime imaginer Jésus longeant la mer et posant son regard sur l’immensité, passer par les plaines fertiles et les montagnes et les zones désertiques, croiser toutes sortes d’hommes et de femmes, des  employés, des commerçants, des militaires, des montagnards, des nomades, des laboureurs… J’aimerais entendre le bruit de ses pas sur les routes, suivre son regard sur ces réalités, entendre le son de sa voix lorsqu’il pose une question, exprime sa curiosité, s’intéresse à tel ou tel et, à chaque fois que cela est possible, lorsqu’il apporte  le salut à une personne par ces simples mots : Ephata, ouvre-toi.

De tous ces paysages qu’il a visités, de toutes ces rencontres, de toute cette diversité, on ne nous dit rien dans les Evangiles. C’est probablement qu’ils ne sont pas l’essentiel du message et que rien de ce qui a été rencontré dans la réalité ne peut empêcher à qui est prêt à l’entendre de faire le chemin intérieur dont il s’agit.

Donc, qui que tu sois, où que tu sois, et, bien sûr quel que soit ton mode de vie, ton orientation sexuelle, ta différence, une seule chose à faire aujourd’hui quand tu acceptes la rencontre avec Jésus. Ecoute, reçois et goûte seulement ça : “Ouvre-toi !”

Z –

Source photo : l’acteur indien Ranveer Singh

Puis il chargea quelques jeunes garçons parmi les fils d’Israël d’offrir des holocaustes, et d’immoler au Seigneur des taureaux en sacrifice de paix.

(Exode, 24-5)

Le terme hébreu qui désigne “les jeunes garçons” est Na`ar. Voilà un mot qu’on retrouve dans 220 versets de l’Ancien Testament pour désigner des jeunes gens dans des situations assez intéressantes. Par exemple, en Isaïe 11,6, c’est un Na’ar (un petit enfant, un jeune homme) qui conduira tous ces animaux qui n’ont habituellement pas vocation à vivre ensemble et la tradition chrétienne y reconnaît l’annonce du Christ rassemblant l’humanité dans sa diversité et culturelle et pécheresse:

Le loup habitera avec l’agneau, Et la panthère se couchera avec le chevreau; Le veau, le lionceau, et le bétail qu’on engraisse, seront ensemble, Et un petit enfant (Na’ar) les conduira.

Souvent le mot Na’r est traduit par enfant ou petit enfant, parfois par serviteur. Mais il semble bien désigner les jeunes hommes, ces gens qui ont quitté l’adolescence et ne sont pas encore des adultes affirmés. Peut-être, dans la culture hébraïque, le serviteurs étaient ils des jeunes gens?

Na’ar, c’est ainsi que le roi Saul désigne David alors qu’il ne le connaît pas encore :

“Lorsque Saül avait vu David marcher à la rencontre du Philistin, il avait dit à Abner, chef de l’armée : De qui ce jeune homme est-il fils, Abner ? Abner répondit : Aussi vrai que ton âme est vivante, ô roi ! je l’ignore. Informe-toi donc de qui ce jeune homme est fils, dit le roi.” (1 Sm 17, 55-56).

David, figure royale, figure christique par excellence.

C’est également le mot Na’ar qui désigne Isaac alors qu’Abraham s’apprête à le sacrifier :

Et Abraham dit à ses serviteurs (Na’ar): Restez ici avec l’âne; moi et le jeune homme (Na’ar), nous irons jusque-là pour adorer, et nous reviendrons auprès de vous.” (Gn 22, 5) et “L’ange dit : N’avance pas ta main sur l’enfant (Na’ar), et ne lui fais rien; car je sais maintenant que tu crains Dieu, et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique.” (Gn 22, 12).

Ce mot semble venir d’une racine primaire qui désigne la fougue, l’agitation de la jeunesse, comparée à celle du lion qui agite, qui secoue, sa crinière, et même qui pousse des rugissements comme en Jérémie 51, 38 :“Ils rugiront ensemble comme des lions, Ils pousseront des cris (Na’ar) comme des lionceaux.”. Cette agitation, ce secouement facile et de jeunesse, on le retrouve dans la manière dont Dieu va “précipiter” (secouer, Na’ar) les Egyptiens au milieu de la mer en Exode 14, 27 et Ps 136,15.

De la même manière, Jérusalem est invitée à secouer (Na’ar) sa poussière, tels les apôtres plus tard, celle de leurs sandales, si la paix qu’ils apportent n’est pas reçue dans les maisons qu’ils visitent : “Secoue (Na’ar) ta poussière, lève-toi, Mets-toi sur ton séant, Jérusalem !” (Isaïe 52,2).

Que faut-il en retenir?

La jeunesse est certes un temps de la vie qui passe, on n’est pas “physiologiquement” éternellement jeune. Mais la jeunesse est aussi un art de vivre, un état d’esprit. L’art d’être libre et audacieux, de savoir secouer sa crinière dans le vent et d’oser ce que d’autres n’oseraient pas. Par exemple dans le texte liturgique de ce jour (Exode 24,3-8), oser – quand même ! – immoler des taureaux ; c’est-à-dire peut-être les attraper et en tout en cas les mettre à mort, ce qui peut paraître assez brutal et sanguinaire, même pour l’époque, mais aussi assez inhabituel : quelle audace de confier un tel sacrifice à des jeunes gens alors qu’il est bien évidemment hors de question que le rituel soit mal accompli ! C’est que, probablement, peu importe la jeunesse des sacrificateurs ; ce qui est visé, c’est surtout la vivacité, les qualités d’agilité, de vie. Oui curieusement, alors qu’il s’agit d’un rituel où l’on met à mort, c’est de vie dont il s’agit. Comme lorsqu’on parlera de la mort du Christ, sang versé, volontaire, pour le salut de l’humanité.

Dans la Septante, la traduction grecque de l’Ancien Testament, Na’ar est traduit par le mot Neaniskos que l’on ne retrouve que neuf fois dans le Nouveau Testament, pour signifier un jeune homme, à chaque fois dans des situations-clés. C’est le jeune homme riche de Mt 19, 20.22; c’est le jeune homme présent dans le tombeau à la Résurrection de Mc 16,5 et c’est le jeune homme ressuscité par Jésus, fils de la veuve de la ville de Naïn de Lc 7,14. Puis dans les Actes ou dans la Première lettre de Jean pour souligner la vigueur de la jeunesse chez les jeunes gens (Act 2,17 ; Act 5,10 ; 1 Jn 2,13.14).

Le Nouveau Testament ne va pas jusqu’à qualifier Jésus de jeune homme, ni sous le terme neaniskos, ni sous le terme de na’ar, ne serait-ce que de manière mémorielle ( par exemple en rappelant Isaac ou le roi David, jeunes hommes).

Alors fausse piste?

Non.

Il reste ces jeunes hommes, plein de vie, dans la fougue de leur jeunesse, chargés de se coltiner des taureaux pour l’holocauste dans l’Ancien Testament, de se réveiller et de vivre dans le Nouveau Testament. ces jeunes gens qui ont pu être Isaac ou David, possiblement mis à mort mais invités à vivre pour déployer le plan de Dieu dans leur vie, pour eux et pour le service de leurs frères.

En Lc 7,14, Jésus dit littéralement : “Jeune homme (neaniskos), je te le dis, lève-toi !

Alors, voici ce que nous pourrions en retenir :

– que nous sommes faits pour la vie, quel que soit notre âge ; faits pour la vie, et pour la faire fructifier. Pas question de s’arrêter, pas question de s’endormir, nous sommes invités à laisser déployer cette force de vie dans toute sa fougue et sa jeunesse, jusqu’au bout de sa jeunesse qui ne s’éteindra – et encore ! – qu’à l’heure de notre dernier souffle;

– qu’honorer cette force de vie, c’est “rendre gloire à Dieu” ; c’est faire ce que pour quoi nous sommes faits ; c’est faire ce que nous savons faire de mieux !

– faut-il le préciser, découvrant une orientation homosexuelle, différente de la culture ambiante, c’est se laisser inviter par le Christ, à vivre son identité pleinement, sans peur, sans jugement, et spécialement à cet âge à la force de la vie pourrait être contrainte et refoulée pour se conformer à une norme qui ne nous convient pas : “Jeune homme (neaniskos), je te le dis, lève-toi !“.

– que les découvertes de la jeunesse, ces découvertes identitaires comme autant d’intuitions que l’on accueille parfois comme un idéal qui transcende, parfois comme une impossibilité d’être qui plonge dans le déni ou le refoulement, sont chemins de vie, y compris lorsqu’il s’agit de la découverte de son orientation sexuelle. Marc, l’Evangéliste, parle aussi d’un neaniskos : “Un jeune homme (neaniskos) le suivait, n’ayant sur le corps qu’un drap. On se saisit (neaniskos, littéralement “on le secoua”) de lui; mais il lâcha son vêtement, et se sauva tout nu.”

Et voilà. Encore une affaire de vêtement. Encore une affaire de nudité. Encore une affaire de vérité et d’identité. La nudité évoquée ici n’est pas sexuelle. Symboliquement – mais peut-être aussi réellement, ce jeune homme s’en va, dans la nuit, nu, libre d’être lui-même.

Et voilà.

Rester jeune.

Z – 3 juin 2018

Source photo : Scott Mckenzie, danseur au Wiener Staatsballett