Où est la maison de l’ami ?
(titre persan : Adresse)

C’était l’aube, lorsque le cavalier demanda :
« Où est la maison de l’ami ? »

Le ciel fit une pause.
Le passant confia le rameau de lumière
qu’il tenait aux lèvres
à l’obscurité du sable.
Il montra du doigt un peuplier et dit :

« Un peu avant l’arbre,
il y a une venelle
plus verte que le rêve de Dieu,
où l’amour est aussi bleu
que les plumes de la sincérité.
Tu vas au bout de la ruelle
qui se trouve derrière la maturité,
puis tu tournes vers la fleur de la solitude.
A deux pas de la fleur,
tu t’arrêtes au pied de la fontaine éternelle
des mythes de la terre,
et tu es envahi par une peur transparente.
Tu entends un froissement
dans l’intimité fluide de l’espace :
Tu vois un enfant
perché sur un grand pin
pour attraper un poussin
dans le nid de la lumière,
tu lui demandes :
« Où est la maison de l’ami ?
»

Sohrab Sepehri, poète persan (1928-1980),
Où est la maison de l’ami ? Lettres Persanes, 2005

Source photo : Paysans au Pendjab (www.terraeco.net).

Faut-il encore tomber amoureux? C’est le thème de la chanson « Falling for you », écrite et chantée par Jem.

Je suis tombé sur cette chanson alors que j’en cherchais une autre du même titre – j’en reparlerai – et face à la beauté et à la simplicité de l’interprétation de Jem, je me suis allé à penser à cette question de l’espoir que l’amour se rencontre enfin après de multiples déconvenues. C’est un thème récurrent dans les chansons comme sur les forums gays. Sans qu’ils en aient l’exclusivité, bien sûr, car ce thème est universel. Mais il y a pourtant une fragilité, une fêlure qui peut rendre douloureux l’amour chez les personnes homosensibles.

Déjà, il a souvent été si difficile d’admettre qu’on était attiré par des personnes du même genre, il a été si difficile de se le dire à soi-même, puis de le dire à quelqu’un d’autre, et que ce quelqu’un soit celui qu’on aime…

Comment décrire cette fragilité? D’abord, dans un certain nombre de cas, les premiers émois sont vécus dans la confusion entre amitié et attirance sentimentale et/ou physique. C’est bête, mais on n’imagine pas tomber amoureux de son ami…tant qu’on n’a pas compris que cette amitié-là n’est quand même pas tout à fait comme les autres. Et puis, quand vient le courage de dévoiler son amour à l’autre, il arrive qu’il n’y ait pas de réponse, voire qu’il y ait une réponse de rejet, de dégoût, de rupture de l’amitié. Particulièrement quand l’autre aimé est hétérosexuel et rejette ou ne comprend pas l’homosexualité. Un peu comme si cet autre se sentait trahi qu’on l’ait laissé devenir ami alors qu’on se révèle amoureux. Comme si cela se contrôlait ! La volonté n’y est pas pour grand chose.

Alors, c’est la course vers l’amour. vers l’amour et ses désillusions progressives. Y a-t-il quelqu’un quelque part que j’aime et qui m’aime? Quelqu’un qui m’accepterait tel que je suis? Sans conditions, sans marchandages, sans complaisance, et aussi sans dépendance? Comme c’est compliqué. Car, qu’on le veuille ou non, on s’enferre dans une recherche d’amour conditionné : celui d’un gay par un gay. Celui de quelqu’un de blessé qui espère rencontre un amour normal avec quelqu’un de pas trop caboché par la vie, et inconsciemment – souvent – quelqu’un qui pansera sa blessure.

La course vers l’amour idéal… après le temps perdu à se trouver soi-même. Et pourtant l’amour existe. Il existe forcément ! Mais où, dans quels bras, dans quel coeur ? Quel est celui qui m’acceptera tel que je suis et auprès de qui je me sentirai comme revivre parce que grandi, éveillé, complet, heureux, heureux du bonheur même de le voir lui-même heureux de s’éveiller et s’épanouit en ma présence?

Ca peut sembler simple pour un hétéro. Il me semble que cela l’est bien moins pour les personnes attirées par le même genre.

Alors, faut-il encore tomber amoureux? Oui, bien sûr ! Et se rapprocher du grand Amour autant qu’on le peut. C’est-à-dire de Celui qui fait qu’on s’oublie soi-même dans une relation qui nous éveille et nous construit réciproquement. Peut-être, faudra-t-il s’y reprendre à plusieurs fois. Peut-être, oui. Le temps de se désengager de ses blessures d’enfant, de ses désirs d’affection infinie qu’on voudrait recevoir de l’autre en voulant lui faire porter une responsabilité qui n’est pas la sienne, quand bien même il le voudrait et promettrait monts et merveilles. Il faut d’abord apprendre à s’aimer soi-même, retrouver en soi cette tranquillité qui fait que j’ai le droit d’être et d’exister tel que je suis sans attendre l’approbation d’un autre. L’amour humain ne consiste pas à attendre et espérer de l’autre qu’il compense les manques d’assurance et d’affection venus des fins fonds de notre histoire. Ce chemin est voué à l’échec. Même pas par idéalisme, juste parce qu’il ne prend pas la réalité en compte, la réalité de qui on est.

« Tomber amoureux », l’expression est belle. Elle évoque une sorte de lâcher prise, de mouvement d’abandon vers l’autre, d’acceptation de m’en remettre à lui. Sortir de soi. Accepter d’être sans défense et me recevoir de l’autre. J’ai dit : accepter d’être et me recevoir de l’autre. Oui, il faut les deux. D’autant que, pour que cela marche, il faut que ce soit réciproque. Ce serait tellement compliqué d’aimer quelqu’un qui ne sait pas qui il est. Il y a tellement de risques de quiproquos et de blessures nouvelles à venir.

C’est tout le drame de cette belle chanson :

Je sens que je tombe amoureux de toi
Mais je suis effrayé de me laisser aller
Je suis effrayé parce que mon cœur a été tellement blessé
C’est vrai que je suis devenu sceptique
Combien de couples s’aiment vraiment
Je voudrais avoir une boule de cristal
Pour me montrer si ça en vaut la peine

Jem – Falling for You / Tomber amoureux de toi

Said there’d be no going back
Promised myself I’d never be that sad
Maybe that’s why you’ve come along
To show me, it’s not always bad

Coz I can feel it, baby
I feel like I’m falling for you
But I’m scared to, let go
I’m scared coz my heart has been hurt so

It’s true I’ve become a skeptic
How many couples really love
Just wish I had a crystal ball
To show me, if it’s worth it all

Coz I can feel it, baby
I feel like I’m falling for you
But I’m scared to, let go
I’m scared coz my heart has been hurt so

Yeah I can feel it, baby
I feel like I’m falling for you
But I’m scared to, let go
I’m scared coz my heart has been hurt so

And I’ve got to be sure
Coz it’s been so long
And I cannot take the pain again
If it all goes wrong

Coz I can feel it, baby
I feel like I’m falling for you
But I’m scared to, let go
I’m scared coz my heart has been hurt so

Yeah I can feel it, baby
I feel like I’m falling for you
But I’m scared to, let go
I’m scared coz my heart has been hurt so

I want you so much
I need you so much
I want you so much
I need you so much

(Believe me my love
Believe me my love)

 

J’ai dit qu’il n’y aurait pas de retour en arrière
Je me suis promis de ne jamais être triste comme ça
Peut-être est-ce pour ça que tu es venu
Pour me montrer que ça n’est pas toujours mauvais

Parce que je le sens, bébé
Je me sens comme si je tombais amoureuse de toi
Mais je suis effrayée de me laisser aller
Je suis effrayé parce que mon cœur a été tellement blessé

C’est vrai que je suis devenue sceptique
Combien de couples s’aiment vraiment
Je voudrais avoir une boule de cristal
Pour me montrer si ça en vaut la peine

Parce que je le sens bébé
Je me sens comme si je tombais amoureuse de toi
Mais je suis effrayée de me laisser aller
Je suis effrayée parce que mon cœur a été tellement blessé

Ouais je le sens bébé
Je me sens comme si je tombais amoureuse de toi
Mais je suis effrayée de me laisser aller
Je suis effrayée parce que mon cœur a été tellement blessé

Et je dois être sûre
Parce que ça a été si long
Et je ne peux souffrir à nouveau
Si tout se passe mal

Parce que je le sens bébé
Je me sens comme si je tombais amoureuse de toi
Mais je suis effrayée de me laisser aller
Je suis effrayée parce que mon cœur a été tellement blessé

Ouais je le sens bébé
Je me sens comme si je tombais amoureuse de toi
Mais je suis effrayée de me laisser aller
Je suis effrayée parce que mon cœur a été tellement blessé

Je te veux tellement
J’ai tellement besoin de toi
Je te veux tellement
J’ai tellement besoin de toi

(crois-moi mon amour
crois moi mon amour)

Source photo : Joey Graceffa et Daniel Christopher Preda

Le sens de notre vie est finalement simplement d’être qui nous sommes, et cela tant qu’un souffle nous est encore prêté.

C’est très simple à dire mais, en vérité, avec l’âge, on découvre qu’être qui nous sommes est un cheminement : être capable de revenir à l’état d’enfance, où l’on se reçoit avec émerveillement sans penser, sans réaction de survie, sans conditionnement. Etre capable de revenir à cet espace caché au fond de nous, qui veut être et qui n’attend que nous pour s’épanouir. Des années durant, nous nous sommes protégés. C’était normal et nécessaire : pur instinct de survie. Nous avons acquis des automatismes, forgé des croyances, bâti une personnalité pour nous protéger. Et, souvent, nous nous sommes identifiés à ces masques qui finissent pourtant par ne plus nous convenir. Ils ne nous conviennent plus d’abord parce qu’ils sont faux, et parce que notre être profond n’y trouve pas ou plus son compte. Et puis surtout, cet être profond veut advenir. Nous sommes sur terre pour cela. Nous sommes vivants pour cela.

Pour que l’expérience de vie soit complète, il nous faut nous retrouver. Cela peut sembler douloureux au départ car il nous faut enlever ces masques auxquels nous nous sommes identifiés et qui nous collent parfois à la peau ou à la mémoire. La peur nous retient : peur de l’inconnu, peur de la vulnérabilité, peur de la nudité. Et paradoxe des paradoxes : la peur d’être, alors que nous sommes ici pour Être. Il y a donc comme une réconciliation avec nous-mêmes à opérer, avec beaucoup d’humilité : peu importe ce que je serai, je serai qui je suis déjà et aspire à être depuis mon origine. La forme ne compte pas. Une fois que l’appel intérieur a été entendu, il faut avancer: c’est le temps des retrouvailles annoncées, le temps de l’espoir, le temps de la joie. Rien, plus rien, ne peut détourner de ce chemin intérieur.

Un deuxième obstacle peut être ressenti au niveau des émotions, et notamment de la tristesse. Celle d’avoir été abandonné, laissé seul, pas reconnu, pas aimé ou pas suffisamment aimé. Cela aussi est un leurre. Dans son développement humain, l’être que nous sommes n’avait peut-être pas les moyens de sentir qu’il était voulu, aimé et éminemment digne et respectable. il a pu développer des stratégies qui sont venues renforcer ou colorer d’une teinte particulière, ici ou là, ses masques. Mais au fond, il est. Et s’il est, c’est qu’il est sans besoin de le mériter, sans besoin de reconnaissance extérieure. Le simple fait d’être dit l’amour de Dieu – certains diront « de l’univers » – à notre endroit. Aussi, un jour, vient également cette révélation intérieure : je suis infiniment aimable par le seul fait que je suis. Je ne suis pas abandonné, je suis invité à me retrouver. Je croyais être perdu, lâché par l’univers. Je suis invité à me retrouver, en moi, en cet espace où tout est stable et sécurisé, cet endroit où l’être que je suis peut s’épanouir.

Un troisième obstacle peut survenir sous la forme de colère. Colère d’être obligé de se battre, colère de devoir se défendre, colère de devoir mener un combat pour survivre. Qu’on l’appelle combat pour la justice, pour la dignité, pour la liberté ou la solidarité, cette colère a les mêmes fondements : il a fallu se battre pour survivre et c’était dur et cela a façonné notre personnalité. Cette colère est parfois encore très présente et fait réagir instinctivement pour des causes que l’on croit justes alors que, quelques justes qu’elles soient, c’est notre réaction qui prédomine comme une réponse, devenue conditionnée, au danger de paraître tel qu’on est : faible, vulnérable, fragile, et si beau ! Parfois la colère est niée et anesthésiée et, au contraire d’être assumée, elle est fuie comme un cataclysme violent qui monterait et n’arrangerait rien. Parfois, elle est à peine perceptible et va se nicher dans des détails imperceptibles pour autrui, une sorte d’exigence faite d’amertume et de regret, le désir d’être parfait par soi-même puisque la vie ne nous donne pas cette perfection. Cette colère, quelque soit sa forme est signe du désir de vivre en nous, fût-ce par le combat. Vient un temps où l’on peut saisir qu’il n’y a rien, ou plus rien, à combattre, mais seulement à être.

Zabulon – 9 juillet 2017

PS – Ce texte m’a été inspiré en réponse au questionnement d’un lecteur internaute assidu. Qu’ils en soit remercié !

Source photo : Gus Kenworthy, champion olympique de ski (médaille d’argent aux Jeux olympiques d’hiver, 2014)

« La rencontre est le but et le sens d’une vie humaine.
Elle permet qu’on ne la traverse pas en somnambule.
Quand mes yeux se fermeront, ils le feront sur une immense bibliothèque constituée par des visages qui m’auront ému, troublé, éclairé.
Un visage est éclairant quand un être est bienveillant et qu’il est tourné vers autre chose que lui-même.
Le soin qu’il prend de l’autre, l’illumine, le rend vivant.
Il capte une lumière et la renvoie. C’est quelque chose de rare.
La richesse de cette vie est faite surtout de visages et de quelques paroles. »

Christian Bobin

Photo : Pietro Baltazar, Ubiratan Santos, Renan Santana, Paulo Cruz et Alan Mendes, photographiés par Philippe Vogelenzang pour « Made in Brazil« .

Via Loquito… (Merci !)