Tes yeux sont les yeux d’un homme amoureux,
tes lèvres sont les lèvres d’un homme qui ne croit pas
en l’amour. Alors dis-moi le remède, mon ami,
s’ils sont en désaccord, la réalité et le désir.

Luis Cernuda, La réalité et le désir

 

Tus ojos son los ojos de un hombre enamorado;
tus labios son los labios de un hombre que no cree
en el amor. Entonces dime el remedio, amigo,
si están en desacuerdo realidad y deseo.

Luis Cernuda, La realidad y el deseo

Source Photo : Alexis Salgues, photographe – @alexsphotographe

Un jour, peut-être,
tu diras que tu te sens bien avec moi.
Tu poseras ta main sur moi,
ou tu me souriras
d’une manière étrange et nouvelle pour moi,
ou ce sera un bisou plus appuyé que d’habitude,
ou autre chose dont tu me feras la surprise.
Et je saurai.
Je saurai que tu veux bien de moi dans ta vie.

Pour le moment,
Je me force à ne pas le vouloir.
Je ne veux rien choisir,
rien imaginer, rien espérer,
pour ne pas être déçu
ou rejeté ou abandonné.

Je ne veux pas que mon coeur chavire
et me retrouver dans cette situation
où je serais l’amoureux qui soupire
en vain auprès de l’ami,
ni dans celle de l’amoureux éconduit
qui ne saurait plus retrouver
le chemin de la sérénité.

La différence entre l’amitié,
la complicité et le sentiment amoureux
semblent si ténues. A quoi ça tient?

Je sais
à quel point le besoin de tendresse
peut illusionner de l’intérieur,
combien le désir d’être aimé
peut tromper et faire franchir
des barrières illusoires,
et qu’un coeur pressé de se donner
peut projeter et hâter des choses
au risque de se faire mal.

Mais voilà, juste aujourd’hui,
là, maintenant,
je sais au moins une chose :

Je suis bien avec toi.

Z.

—-
Un petit texte sur la difficulté à distinguer entre l’amitié et l’amour. Pour distinguer les deux, on introduit en général la notion de désir. Là où l’amitié se contente de la présence et la connaissance de l’autre tel qu’il est, l’amour voudrait se recevoir et se donner. Ce qui suppose également une érotisation de la relation. En réalité, cela n’est pas si simple. Le besoin de tendresse, à recevoir ou à donner, vient tout fausser. La tendresse non reçue suffisamment, dans l’enfance probablement, va rejaillir plus tard, et, en quelque sorte, demander son dû, passé l’âge de l’érotisation adolescente. Devenu adulte, la question devient alors: comment distinguer le besoin de tendresse et le sentiment amoureux ? En théorie, c’est simple ; en expérienciel, c’est pas si simple.

Photo : Josh O’Connor et Alec Secareanu,dans Seule la terre (2017)

« Je veux chanter pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne. » (Isaïe 5,1)

Evidemment, recevant la lecture de ce texte, ce dimanche, je m’interrogeais sur la nature de cet ami qui aime une vigne dont il prend soin et qui ne produit pourtant pas de bons fruits.

Je veux chanter pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne.

Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile.
Il en retourna la terre, en retira les pierres, pour y mettre un plant de qualité.
Au milieu, il bâtit une tour de garde et creusa aussi un pressoir.
Il en attendait de beaux raisins, mais elle en donna de mauvais.
(Is 5,1-2)

Dans certaines traductions, on répète deux fois ami ou bien-aimé, mais le texte hébreu apporte pourtant une nuance.

Je veux chanter (ou je chanterai) pour mon ami (yedid) le chant du bien-aimé (dodi) à sa vigne. (Isaïe 5,1)

Les deux mots Yedid et Dodi ont la même racine (Dowd), mais puisque le texte hébreu les distingue, tentons de comprendre cette nuance et de percer la profondeur de cette simple phrase.

Yedid est assez peu employé dans la Bible (8 fois seulement) et, surtout dans les Psaumes, pour désigner l’amour et les bien-aimés : « De tes demeures sont aimables, Seigneur, Dieu de l’univers ! » (Ps 83, 2/84,2)

Dodi est plus courant dans la Bible Hébraïque et est surtout abondamment utilisé dans le Cantique des Cantiques comme par exemple en 2,8 : C’est la voix de mon bien-aimé (Dowd) ! Le voici, il vient, Sautant sur les montagnes, Bondissant sur les collines. Ou en 4,10 : Que de charmes dans ton amour (Dowd), ma soeur, ma fiancée ! Comme ton amour (Dowd) vaut mieux que le vin.Ou encore en 5,2 : C’est la voix de mon bien-aimé (Dowd), qui frappe. Et bien d‘autres.

Il semble y avoir un peu plus de neutralité dans l’amour exprimé par le terme Yedid, moins de passion. Alors que Dodi nous introduit dans la passion amoureuse et le désir de l’autre, au premier chef dans le Cantique des Cantiques mais aussi dans tous ces autres passages où il est employé pour désigner la parenté, les bien aimés de la famille.

Les spécialistes disent que la racine Dwd désigne le fait de bouillir, belle image pour dire l’amour qui relie les uns aux autres et qui explique son emploi dans le Cantique des Cantiques.

Revenons à Isaïe

Je chanterai pour mon ami (yedid) le chant du bien-aimé (dodi) à sa vigne. (Isaïe 5,1)

Qui est cet ami ? Est-ce le bien-aimé lui-même ? Chanterai-je à mon ami l’histoire de son amour ?

Ce serait déjà un beau chant d’action de grâces, puisque je chanterai alors que, dans son amour, il a désiré, il a voulu, produire du bien et a travaillé en ce sens. Hélas en vain. Mais tout l’amour investi dans la relation avec sa vigne (qui désigne ici les habitants de Jérusalem – dixit Isaïe -, donc Israël, et donc les enfants de la Promesse, les bien-aimés du Seigneur), ne s’est pas donné en vain. Dieu a voulu entrer en relation et il en attendait du retour. La suite du texte est explicite sur ce sujet : la vigne, c’est la maison d’Israël qui s’est détourné de l’amour du Seigneur et ne produit plus de fruits.

Dieu, ce bien-aimé magnifique, nous désire et attend de nous une réponse à son offre passionnée et aimante.

Mais encore, qui est cet ami ? Dieu se parle-t-il à lui-même ? « Je chanterai à mon ami, le chant du bien-aimé ».

L’étymologie nous suggère que cet ami est celui qui est aimé, celui qui est déjà dans l’amour, d’une manière certaine et pacifiée.

Alors, on pourrait comprendre qu’Isaïe nous dit : je vais chanter pour les aimés du Seigneur [ceux qui sont déjà dans l’amour du Seigneur] combien son amour le porte à désirer quiconque n’y est pas encore et combien il est prêt à s’investir jusqu’au risque de l’échec dans l’aventure de cet amour qui se donne sans être certain du retour.

C’est une interprétation libre, évidemment. Chacun en pensera ce qu’il veut.

Mais moi je me dis que tantôt je suis cet ami à qui le Seigneur peut parler en toute confiance et sérénité et tantôt ce bien aimé si désirable qui ne sait pas encore qu’il est désiré et qui doit sentir ce souffle bouillonnant qui lui est adressé. Les deux.

Jésus, lui, il est aussi les deux, d’une manière unifiée et qui nous montre l’exemple. Il est la vigne désirée qui répond en donnant du fruit : « moi je suis la vraie vigne et mon père est le vigneron. » (Jn 15,1)

Et il est aussi l’homme d’un grand désir : « Il leur dit : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir ! Car je vous le déclare : jamais plus je ne la mangerai jusqu’à ce qu’elle soit pleinement accomplie dans le royaume de Dieu. » (Luc 22,15-16)

Quand je me sens seul et si peu aimable ou si peu aimé, il me reste toujours le secours d’entrer dans l’amour de plus que grand que moi qui habite en moi et de lui laisser encore davantage de place. Il me désire et je sens son désir bouillonnant me réveiller et m’attirer vers lui. Il m’apaise en m’apportant ce réconfort qui vient de l’intérieur, qui fonde une relation pérenne et permet d’accueillir l’autre en vérité pour ce qu’il est : un bien-aimé du Seigneur, quand bien –même cet autre ne le saurait pas.

Pas sûr que ce que je vous raconte soit intéressant, mais j’avais envie de partager mes élucubrations. Depuis que j’ai entendu cette phrase : « Je veux chanter pour mon ami le chant du bien-aimé à sa vigne. », il me semble entendre le désir de Dieu. Pas mon désir de lui. Son désir à lui de moi. Et ça me ravit.

Notre Dieu, c’est le Dieu du désir.

Source photo : nomadicboys/

connor-straathof

« Tu es venu, sans me prévenir, c’est drôle comme il m’est plus facile de t’écrire, alors que, lorsque tu es là, près de moi, je suis incapable de te parler. […] Je n’ai jamais descendu des escaliers aussi vite, je n’ai même pas fait attention à la façon dont j’étais vêtu, alors que ma belle-sœur était au dehors ; juste un caleçon court de coton blanc et un polo de la même couleur, même si octobre a déjà presque fini son parcours, il ne fait pas si froid ! Et tes bras m’ont tenu chaud, tout de suite, j’étais bien. »

François-Xavier David, Nous irons ensemble,
Société des Ecrivains,2013
 

Photo: Connor Straathof

hasard

 

Il dépend de celui qui passe
Que je sois tombe ou trésor,
Que je parle ou me taise.
Ceci ne tient qu’à toi,
Ami n’entre pas sans désir.

Paul Valéry