Lire la Bible en étant homosensible

On me demande comment je fais pour avoir une lecture si optimiste de la Bible en étant une personne homosensible.

Cela tient d’abord à la foi que j’ai reçue, c’est-à dire la confiance que j’ai (plus encore : la certitude) que Dieu aime tous les êtres humains et que Jésus vient nous le signifier de manière magistrale et définitive par tous les champs de son humanité. Son existence, son exemple, ses enseignements, son dévouement, sa manière de relire les écrits qui l’ont précédé, sa manière d’être habité de Dieu et de prier, le don de sa vie jusqu’à la mort. Dès lors, si je dois relire l’Ancien Testament, je le relis avec cette formidable nouveauté qu’est la bonne nouvelle évangélique (oups, tautologie pléonasmique !) : l’amour. Arrêtez de vous faire du mal : vous êtes aimés. Arrêtez d’avoir peur (d’être rejeté, d’être jugé, d’être abandonné, etc.) : vous êtes aimés. Arrêtez de vous juger, vous séparer, vous discriminer, vous exclure les uns les autres :  vous êtes aimés ! Tous. Vous êtes TOUS aimés.

Deuxio, cela tient au fait que rien de ce qui constitue mon identité n’est motif à me rejeter, et donc certainement pas mon homosensibilité ou quelconque autre particularité qui me serait spécifique  : origine, ethnie, genre, sexe, orientation sexuelle ou autre.

Dès lors, je peux accueillir la Parole sans le filtre de ce qui exclut.

Dieu me parle dans toutes mes dimensions, y compris celles de mon homosensibilité. Evidemment, pas que celle-là non plus. Je veux juste dire que quand elle déverse l’amour de Dieu sur moi et en moi, la Parole de Dieu n’exclut aucune part de mon humanité. Si Dieu n’est pas contre vous, qui le sera ? nous dit saint Paul.

Et alors la Parole de Dieu fait son office de consolation, de libération et d’envoi en mission. Dans la manière dont je la reçois intérieurement indépendamment de tout commentaire ou toute critique qui viendraient de l’extérieur.

Les textes du jours : pourquoi je ne suis pas condamné par la Bible

Prenons l’exemple des lectures d’aujourd’hui. Nous sommes le premier dimanche de Carême, les textes proposés sont :
– Gn 2, 7-9; 3, 1-7a : la consommation du fruit de l’arbre du milieu du jardin
– Rm 5, 12-19 : la rédemption de tous par un homme là où tous avaient été plongés dans le péché par un autre
– Mt 4, 1-11 : les 40 jours au désert et les tentations proposées à Jésus

D’abord, je m’efforce de bien comprendre le texte, de le méditer, de me rappeler ou de découvrir à frais nouveaux ce que la Parole de Dieu m’enseigne. Brièvement (désolé pour le style télégraphique mais cela va être plus simple pour aller droit au but) :

Du livre de la Genèse :
– L’homme est modelé depuis la poussière de la terre, puis Dieu lui insuffle son Souffle. Je comprends intuitivement que c’est déjà le souffle de vie.
– Les arbres, eux, ne sont pas modelés. Ils sont plantés dans la terre et puisent leur force vitale depuis le dedans de la terre du jardin.
– On peut manger de tout sauf de l’arbre qui est planté au milieu du jardin : l’arbre de vie et celui de la connaissance du bien et du mal. Est-ce le même arbre? La formulation est étrange et peut laisser planer le doute.
– Le serpent qui est le plus rusé des animaux créés par Dieu (donc : aussi création de Dieu et, à ce stade du texte sans aucune identification démoniaque) fait son travail d’animal “rusé” (ici, au sens perfide): il insuffle le doute:  “Ah bon, si vous en mangez, vous mourrez ? Mais pas du tout !  ca vous rendrait intelligents, vous connaîtriez le bien et le mal et vous seriez comme des dieux!”
– La femme s’approche de  l’arbre  du milieu du jardin (cette fois-ci, la formulation ne laisse aucun doute sur le fait qu’il n’y en a bien qu’un). Ses fruits ont l’air appétissants. Appétissante est aussi l’idée d’être rendus intelligents. Elle en prend et en offre à son homme.
-Ils mangent et découvrent qu’ils sont nus.

Commentaire :

Personnellement, ce que je retiens, c’est que Dieu est le maître de la vie. Il en dispose comme il entend mais, à l’être humain, il fait le cadeau magnifique de l’insuffler en lui et de l’installer dans un jardin où les végétaux et les animaux, bien que participant eux aussi à cette vie, n’en reçoivent ni la même capacité ni la même potentialité. Il n’est certainement pas innocent que l’homme soit tiré de la poussière : sa valeur ne tient pas à la glaise avec laquelle il a été modelé, mais au souffle qui est propulsé en lui, celui de la vie, celui de Dieu.

Revenons à cette histoire d’arbre au milieu du jardin : y en -a-t-il un ou deux ? C’est quoi cette confusion, Dieu voudrait-il nous tromper? Ou c’est l’être humain encore aveugle ou bigleux qui n’en voit plus qu’un parce que, quoi ? l’autre serait caché ? Stop, stop, stop aux interprétations qui pourraient devenir rapidement des élucubrations. Revenons à ce que dit le texte : un arbre de vie qui est au milieu du jardin et un arbre de la connaissance du bien et du mal. Point commun : le milieu du jardin. Sont-ce deux arbres, le même arbre, deux arbres accolés qui se tiennent l’un l’autre ? C’est l’arbre du milieu du jardin.
Mais alors pourquoi donner à l’arbre du milieu du jardin deux désignations différentes ?  Parce que c’est le même et en même temps pas le même ? Ou bien en fonction de comment on le regarde ?

Ici, je reconnais que d’avoir lu le texte de saint Paul que je commenterai plus loin aide à la compréhension chrétienne de ce texte.
La vie, les humains l’ont déjà. Elle a été donnée, personne ne parle de la leur reprendre. Ce qu’ils n’ont pas, c’est la connaissance du bien et du mal. Et pour cause : Dieu ne leur veut que du bien. Il faut être Dieu lui-même, maître de toute vie, pour connaitre le bien et le mal et ne choisir quand même que le bien, i.e. ce qui conduit à la vie. Alors, oui, pour préserver sa création, Dieu ne lui souhaite pas de connaître le mal – car si on connaît le mal et le bien, on connaît aussi le mal, n’est-ce pas ? Ce n’est pas juste une connaissance intellectuelle : on va recevoir, gérer, éprouver, le mal et le bien, devoir distinguer en permanence, être confronté à des choix auxquels on n’est pas préparés (à ce stade du récit de la création), etc. Il me semble très important  pour la compréhension du texte de se rappeler que le mot “connaître” en hébreu est très rarement intellectuel: c’est une connaissance par l’expérimentation, une connaissance totale, pas juste par le mental. C’est avec le même mot connaître que la Bible désigne la relation amoureuse et sexuelle : un don total de l’un à l’autre.

Ce qui est rusé dans l’attitude du serpent, c’est qu’à la fois il ment et il ne ment pas : certes manger du fruit de l’arbre de la vie, cela ne fait pas mourir au sens de “perdre la vie”, mais manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal , c’est ouvrir la possibilité d’être envahi et de suivre le mal, bref d’être absorbé ou submergé par ce qui conduit à la mort. Pour rappel, la conception biblique du péché – ce qui fait le mal – est de “rater sa cible”, ne pas faire ce pour quoi on est fait. Pour un humain, connaître le mal, c’est immanquablement le commettre. Et c’est le mal qui nous conduit à la mort. Ici, il ne s’agit pas vraiment de la mort physique mais de la mort à l’esprit, de la mort à la vie qui est insufflée en nous et qui n’est que bien. C’est dans le monde créé qu’il y a besoin de séparation, de dualité, d’ombres et de lumières ; pas dans le sein de Dieu.

Alors oui, leurs yeux s’ouvrent sur cette connaissance du bien et du mal, sur un monde fini et limité. La belle affaire, n’est-ce pas. Ils sont comme des dieux, oui, le serpent n’avait pas menti. Mais ils n’ont pas l’être du Dieu vivant. Cette connaissance va leur pourrir la vie. Ils ouvrent leur intelligence sur la matière, la limite, la comparaison, tout ce qu’on peut avoir ou ne pas avoir, tous ces bienfaits matériels, ces possibilités d’exercer un pouvoir ou de briller dans le monde. Tout ça qui est si fascinant mais qui n’a plus grand chose à voir avec l’esprit de Dieu.

En attendant, ils sont nus. Fragiles, vulnérables, sans rien. Sauf qu’avant ils n’avaient besoin de rien, tout leur été donné et ce n’était pas un problème. Maintenant ils en ont peut-être un de problème : ils se rendent comptent qu’ils n’ont rien, ils sont nus.

Ils sont nus.

Il y aurait tellement à dire sur cette nudité originelle. Elle ne dérangeait personne avant qu’ils acquièrent l’art de savoir si c’est bien ou si c’est mal, avant qu’ils jugent, qu’ils se jugent les uns les autres, qu’ils s’auto-jugent. Cette nudité n’était pas honteuse (ni sexualisée) avant qu’ils ne s’aperçoivent que ça voulait dire qu’ils sont des êtres limités, faits de chair, et que cette connaissance devienne si importante qu’elle semble en avoir plus que celle de se laisser porter par l’esprit insufflé en eux.
Ils sont nus, les pauvres. Ils se découvrent tels des dieux mais si limités. Pas du tout à la hauteur : eh hop! déjà un jugement sur eux-mêmes qu’ils s’appliquent copieusement comme étant pas assez bien pour être présentables. Pas assez bien… comment pourraient-ils ressentir cela sans la connaissance du bien et du mal ?
Ils se cacheront, honteux de ne pas être assez bien devant Dieu.

 

De l’épître aux Romains

  • Par un seul homme (Adam) le péché est entré dans le monde : le détournement de la cible… Nous étions faits pour le bien et voilà que nous sommes confrontés au mal et même que nous pouvons le choisir. La mort entre dans le monde à chaque fois que nous ne choisissons pas d’assumer le magnifique cadeau de la vie qui nous a été insufflé.
  • Le péché, la mort, nous concernent tous: nous sommes dans un monde  de souffrance et d’injustice où nous nous débattons comme nous pouvons. Nous subissons le mal causé par d’autres et dans nos efforts de survie nous causons du mal à d’autres.
  • Avant Moïse, le péché était déjà dans le monde mais faute de loi, il n’était imputable à personne. Nous étions livrés à nous-mêmes, ivres et aveugles. Depuis le don de  la Loi à Moïse, nous ne sommes plus autant aveugles, nous avons des repères fondamentaux pour restaurer le bien et la vie, pour bien vivre ensemble en respectant la dignité de chacun : ne pas mentir, ne pas voler, ne pas tuer, ne pas prendre la femme de son voisin, honorer son père et sa mère, etc. Ca devrait être plus simple de choisir le bien, de sauvegarder la dignité des êtres humains mais voilà : le péché est entré dans le monde et nous sommes sans cesse en lute contre lui, nous sommes traversés par lui même malgré nous.
  • Pourtant, il y a toujours cet Adam. Qui survit en chacun de nous. Dieu ne lui a pas retiré son esprit. Dieu n’a jamais abandonné son projet de restaurer l’humanité. De même qu’il a fallu un homme, Adam,  pour créer l’humanité, un homme suffira pour la restaurer : le nouvel Adam. Et bon lecteurs chrétiens que nous sommes, nous savons déjà que Paul parle du Christ Jésus.
  • Il y a cependant une différence entre les deux Adams mais qui tourne sacrément à notre avantage : de même qu’il a suffit d’un homme pour entraîner la multitude dans le péché (par la connaissance du bien et du mal, rappelons-le), il suffira d’un homme pour racheter cette multitude une fois pour toutes. Ca fait penser à une équation qu’on pourrait écrire de la sorte : Adam < multitude > nouvel Adam
  • En un seul homme, la grâce de Dieu est accordée à la multitude et c’est homme c’est Jésus-Christ. A la multitude. On pourrait traduire : à tous et à toutes, à toute l’humanité. A celle qui précède la venue de Jésus dans l’histoire humaine mais aussi aux générations postérieures.
  • Autre différence, note saint Paul : a cause d’un homme, une “condamnation”. Je comprends ce mot comme une projection dans un monde où nous sommes perdus, prisonniers de nous-mêmes, dans un monde où nos spiritualités ne sont pas éveillées et nos instincts non éduqués. Grâce à l’autre homme, une “justification” : nous sommes rendus justes. Une fois pour toutes. Il n’y a pas d’arriérés, pas de comptes à rendre, pas de mérites à exercer : l’ardoise est payée par un seul et unique  Jésus-Christ.
  • L’accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie“:  tout est dit. Jésus est le juste par excellence. Fils d’Adam, il est lui aussi tiré de la poussière, modelé de la glaise dans son existence humaine  historique et terrestre mais il est aussi insufflé de l’esprit de Dieu.  Il est tellement disponible à cet Esprit que Fils de l’Homme et Fils de Dieu en deviennent synonymes. Désormais, les hommes ont ce modèle qui leur prouve que non seulement Dieu n’a pas délaissé l’humanité mais qu’il la désire, la recherche, il ira chercher jusqu’au fond de la glaise le souffle qui fait l’humanité pour la restaurer.

De l’évangile de Mathieu, les tentations au désert.

  • 40 jours… 40, chiffre hautement symbolique qui rappelle les 40 ans passés dans le désert par le peuple hébreu. 40, ça veut dire beaucoup. En années, c’est le temps d’une ou deux générations. En jours, c’est le temps de deux cycles lunaires, le passage d’une saison à une autre. Bref, c’est le temps qu’il faut pour décanter, purifier, passer à autre chose ; c’est aussi l’annonce d’un nouveau cycle à venir.
  • Dans le désert… Là où il n’y a pas de perturbations extérieures, là où l’on peut approfondir et bien entendre les voix qui surgissent de l’intérieur.
  • Trois tentations. De multiples fois commentées, je ne prétends pas faire mieux. Je livre juste ce qui me frappe aujourd’hui. Trois tentations : 1/ celle de l’abondance, de la vie facile, de la consommation 2/ Celle du pouvoir et de la domination 3/ celle de la puissance (qui n’est pas tout à fait le pouvoir) et de la gloire.
  • Trois tentations qui sont bien terrestres et qui nous traversent tous dans les petites ou les grandes choses. Quelques exemples : 1/ soif de nourriture, d’argent, de biens, de sécurité. Crispation sur l’insécurité. 2/ Avoir raison, commander, être respecté, obéi, même dans des projets ubuesques….ou futiles. Crispation de l’ego. 3/ Etre le meilleur, le plus beau, le plus puissant, le plus respecté, le plus vu, adulé, liké, instagrammé, etc. Dysphorie de la réalité.
  • Jésus ne tombe dans aucun des pièges. Cela lui semble facile. Pas de polémique, juste un rappel de la volonté divine par une citation biblique. Chacune de ces citations témoigne, en quelque sorte, que Dieu n’a jamais abandonné l’humanité, il lui a toujours offert les voies de revenir à lui.  Il manquait juste…
  • Il manquait juste qu’un homme, insufflé du même esprit de vie divin, montre le chemin en restant sans concession sur cette histoire de connaissance du bien et du mal.  Dans les Actes des Apôtres, Pierre emploie une belle formule pour parler de Jésus : “Il est passé parmi nous en faisant le bien”.  Que le bien. Pas le mal, rien de mal. En Jésus, le mal n’a aucune prise. Il nous montre en cela le chemin et parce qu’il l’a vécu en son humanité, il nous montre que cela est possible pour chacun, dès maintenant. Il nous montre aussi que, même si on n’y arrive pas, on n’est pas jugé ni rejeté. L’amour de Dieu est solide et fidèle.  C’est la base de la foi chrétienne : qui que tu sois, quoi que tu aies fait, quelques soient tes manquements actuels : tu es aimé de ton Dieu et il vient te chercher.

Une lecture LGBTQA+ de la Bible ?

Aucun des textes cités ne parle spécifiquement de la condition LGBTQA+  ni d’aucune condition spécifique d’ailleurs. Alors y a-t-il une manière queer d’accueillir et comprendre les passages que je viens de commenter ? Oui et non.

Non, parce qu’il n’y a pas à exercer d’emblée un filtre particulier qui conditionnerait la réception de la parole de Dieu. Mais oui parce que je ne peux pas m’abstraire de recevoir la Parole avec tout mon être, avec mon homosensibilité, avec la manière dont je me suis exclu de cette dimension de mon humanité par autocensure et par condamnation insidieuse et bien introjectée de la société dans laquelle je vis.

Par ailleurs, rien n’interdit d’entendre le message évangélique en transférant les schémas sociétaux d’hier sur notre réalité d’aujourd’hui : hier Jésus s’adressait à un peuple sous domination romaine, un peuple  qui s’efforçait de maintenir son rôle de nation élue par des jeux de pouvoir et des  codes de pureté qui excluaient nombre personnes. Aujourd’hui nous sommes dominés par une idéologie libérale et consumériste qui est encore largement excluante envers ceux qui ne rentrent pas dans une vison globale du système : les étrangers, les femmes, les personnes queers, etc. Rien n’interdit d’entendre le message de libération des pauvres et discriminés envers toute personne d’aujourd’hui pauvre, délaissée, discriminée. Le Dieu des chrétiens est le Dieu de tous, à commencer par les exclus.

Fondamentalement, comme personne gay, ce que je retiens, c’est qu’il n’y a pas de condamnation de mon identité. Et si d’autres prennent la Bible pour me condamner, assurément ils n’ont pas bien compris la Parole sur laquelle ils s’appuient pour émettre leur condamnation.

A ce titre, ces textes sont une consolation pour toute personne ou tout groupe de personnes qui est exclu par la société sur des critères différenciants qui échappent  à la volonté de la personne. En chacun et chacune Dieu a insufflé son esprit de vie et nous invite à le retrouver, l’accueillir et le faire grandir.

J’ai failli dire “et à en être dignes” mais encore faut-il s’accorder sur le sens de cette formule et de “qui” déciderait de la dignité de tel ou tel. Pour moi, la dignité n’est pas la conformité à un code moral. Qui en plus s’imposerait à nous de l’extérieur et donnerait lieu à des jugements et des condamnations à propos de qui est digne et qui est indigne. Pour moi, la dignité est une notion interne à chacun. Je suis fait pour la vie, je le suis avec mon identité propre. A chaque fois que je me recentre sur ce qui est essentiel pour moi et que je cherche à le réaliser, à chaque fois que je je m’exprime ou j’agis avec une authenticité qui est de l’ordre de : voilà ce qui est bon et juste pour moi, je me montre dans la dignité de l’enfant de Dieu  que je suis.

En l’occurrence, grâce aux lectures de ce jour, je sais que Dieu ne juge pas ni mon corps, ni mon genre, ni mon sexe, ni mon affectivité, aucun de ces aspects qui sont dus à mon incarnation et mon histoire : je suis de la glaise avec laquelle j’ai été modelé. Rien de ce que Dieu a créé ne le repousse. Je peux me présenter nu devant lui, c’est-à-dire tel que je suis vraiment.

Je sais aussi qu’en Jésus, le Seigneur me libère et me sauve quoi qu’il en soit de mes manquements et qu’il le fait également pour chacun de ceux de la multitude, y compris mes bourreaux, harceleurs  ou contradicteurs.

J’entends enfin l’invitation qu’il me fait, sans bruit, sans contrainte, sans jugement, à l’imiter. A interroger mes besoins de sécurité qui m’amènent à consommer trop de ceci ou de cela et à ne pas partager avec les plus nécessiteux. A surveiller mon égo et ses besoins de reconnaissance jusque dans des victoires futiles, à surveiller mes “abandons de poste” par peur d’être contredit ou mis en difficulté. A ne pas chercher la puissance et la gloire mais à le laisser humblement demeurer chez moi à l’abri des regards et du monde, sans en tirer d’autre profit que la joie de sa Présence quand il veut bien se manifester.

Z – 22 février 2026

 

Photo : trouvée sur <a href=”https://br.pinterest.com/pin/574490496235312279/”>Pinterest</a>, auteur inconnu

Trois questions qui me sont posées régulièrement :

Pourquoi illustrer  mes articles avec  des images d’ hommes nus ? Cette nudité provoque et empêcherait certains d’accéder à certains textes qui pourtant les nourrissent.
Pourquoi une iconographie exclusivement masculine ? C’est un peu réducteur. On trouve aussi la beauté et l’inspiration auprès du féminin aussi.
Pourquoi cette fascination pour les jeunes gens ? On la voit à travers les images publiées. Est-ce dire que tu n’es attiré que par les jeunes gens ?

J’ai déjà répondu ici ou là par le passé mais, comme ces questions reviennent régulièrement, je vais essayer d’y répondre brièvemement.

 

Pourquoi des hommes nus ?

D’abord, concédez-moi qu’il n’y en a pas tant que ça et que, quand une nudité est affichée, elle n’est en général pas érotisée. Donc, elle choque le regard. Mais est-elle choquante en soi ? Vraiment, en publiant des sujets masculins, je ne cherche pas à choquer, mais j’ai clairement l’intention de dédramatiser la nudité, de la dépudibonder parce que vouloir à tout prix jeter le voile sur une partie du corps humain revient, au fond, à ne pas vouloir l’accepter en entier.

Vu que mes textes sont largement introspectifs, ce n’est pas la nudité de l’autre que je vise – même si elle est agréable à contempler, mais la mienne. Je m’explique : pas de salut pour moi tant que je ne saurai pas accéder à l’ensemble de mon humanité, même dans ses recoins les plus cachés, les plus secrets, même ceux perçus par certains comme honteux. Qu’y a-t-il de honteux dans l’humanité ? Jésus passe son temps à rencontrer justement les gens qui font honte ,ceux qui ne sont pas socialement fréquentables, les pécheurs, les malades, les laissés pour compte. Tous ces gens-là représentent une part de mon humanité. Toute mon humanité doit être sauvée, je n’ai pas à en rougir, même si ce n’est pas facile.

Croyez-vous que je sois naturiste ? Non pas vraiment. J’ai encore beaucoup de pudeur qui m’empêche de me montrer en public même si, ma foi, je m’améliore peu à peu. Ce que j’ai compris, c’est que la question n’est pas vraiment de savoir qui me regarde et comment on me regarde, elle est bien plutôt : comment je me regarde moi puisque j’ai tellement honte de moi que je ne veux pas me montrer.

C’est à la fois concret et symbolique (le symbolique n’étant pas un fruit de l’imagination mais une représentation porteuse d’un sens plus grand encore que la réalisation matérielle). Je ne veux pas être vu, je veux pouvoir ne pas me cacher. Dans tous les aspects de ma vie, si possible. Tout exposer à la lumière salvatrice. Et je le veux pour moi mais aussi pour autrui, si cela lui convient. Être vrai, être authentique, être soi, autant que cela se peut.

Peut-être est-ce mon histoire qui me conduit à raisonner ainsi et prendre ce chemin ? Souvenons-nous d’où je viens : un milieu simple et catholique d’une petite ville de province, une famille dans laquelle je n’ai jamais entendu de réflexion homophobe mais dans laquelle, du fait de la culture ambiante, je n’ai jamais eu la liberté d’exposer et vivre tranquillement mon homosensibilité. Trop risqué. Les gens qui sont comme ça, ils sont malades. C’est que des ennuis pour eux et pour leurs familles. Je me suis caché, j’ai mis les habits de l’hétéronormalité, j’ai refusé l’idée que je pourrais être attiré par les garçons. Il fallait absolument que cela ne se voit pas. Donc, oui, je me suis caché.

Et tout mon travail, à travers ce blog, est de me dévoiler. De redécouvrir qui je suis vraiment, me le réapproprier et le déployer, l’offrir à ceux que cela pourrait aider aussi. Bref , voilà un sujet dérivé de la nudité qui est intéressant : Met-on des habits pour se cacher ou pour se protéger des intempéries ? Le froid, le vent, la pluie… Moi je me suis couverts des habits de l’hétéronormalité pour ne pas être moqué, rejeté, abandonné. Je n’ai pas osé être moi, je ne m’y suis pas senti autorisé. Pire : il fallait le cacher. Mais pour de mauvaises raisons.

Au delà de l’orientation sexuelle, n’est-il pas vrai que les habits sont souvent l’occasion d’un masque social ? Ou, parfois, l’occasion de se construire une identité sociale qu’on veut afficher pour mieux la vivre ? Voilà pourquoi j’aime beaucoup, par exemple, l’esprit de la famille Rainbow, dans laquelle vous pouvez côtoyer à la fois des personnes aux look improbables et des gens qui sont nus, l’essentiel étant la liberté de chacun. Liberté respectée par tous.

Pour moi, la nudité est de l’ordre d’un tabou qu’il faut interroger sinon lever comme beaucoup d’autres. Dans une entreprise de vérité sur soi-même, ne vous attendez pas à ce que j’arrête de publier des photos d’hommes dénudés s’il me semble que cette illustration sert ce que je veux dire dans le texte

Pour terminer sur ce sujet, j’ai remarqué que les réactions étaient encore plus fortes lorsque la nudité représentée ou évoquée dans les images se rapportait à l’homme Jésus (comme par exemple dans l’article intitulé Un homme). Cela n’enlève rien à ce que j’ai dit avant. Au contraire. Cet homme Jésus avait un corps, utilisait son corps. Son corps est mort et pourtant sa chair a été re-suscitée. Redécouvrir la belle chanson de Raymond Fau : J’ai vu tout nu le roi.

J’ai vu tout nu le roi
Il ne faut pas le dire
Pourtant je l’ai bien vu
J’ai vu le roi tout nu
Il me ressemble fort
Il est fait comme moi
Il est fait comme moi mais…
Ne le répétez pas.

(P :Jean Debruynne / M :Raymond Fau)

 

Pourquoi une iconographie exclusivement masculine ?

Figurez-vous que, en société, je suis plutôt du genre à fuir les ambiances exclusivement masculines. C’est très personnel, je ne m’y retrouve pas. J’ai besoin que l’ensemble de l’humanité soit présente autour de moi.

Mais s’agissant de ce blog, c’est un peu différent. C’est sa “marque de fabrique” en quelque sorte. Je tiens à garder pour mon blog une iconographie masculine en rapport avec les textes que je publie. C’est ma contribution (modeste) à la “déshétérotisation” de toute la belle littérature mystique, spirituelle et amoureuse.

Comme je l’ai déjà dit, ça a été un choc positif pour moi de découvrir le blog de Loquito (aujourd’hui fermé) qui mettait en rapport de beaux textes et citations avec de belles images homosensibles. Certaines étaient plus osées que d’autres, presqu’érotiques, mais peut-être est-ce ma naïveté et ma pudeur de l’époque qui me les faisait voir ainsi.

Cela m’a fait du bien pour accepter et assumer mon homosensibilité, je pense que cela peut faire du bien à d’autres aussi.

 

Pourquoi cette fascination pour les jeunes gens ?

Très intéressante question. Cela fait quelque temps que je voulais la traiter et n’en ai pas eu le temps. Mais avant de répondre, j’aimerais préciser quelque chose : il y a ce que je publie et il y a qui je suis. Les textes et les images publiées ici ne dévoilent pas exactement qui je suis. Ou, s’ils le font, ce n’est que de manière incomplète. Alors, projeter qui je suis et quelle serait ma vie affective et sexuelle à partir des seules images publiées, cela va être forcément très réducteur.

Cela donne parfois des scènes un peu cocasses. Récemment un internaute me contactait pour, disait-il, me parler. Et en fait de parler, il n’avait que des questions intrusives à me poser agrémentées de réflexions à deux balles comme celle-ci : “Oui, de toute façon, on voit bien que vous n’êtes attiré que par les jeunes gens. Je juge pas, hein, mais quand on voit les photos sur votre site, on se pose pas de questions…” Ah oui ? Ben quand même… Je ne sais pas quel est le nom du biais cognitif employé pour en arriver à de telles conclusions mais toujours est-il que le dialogue s’est assez vite terminé.

— Il arrive parfois que certains s’égarent à chercher un contact avec moi qui d’emblée se révèle une relation possiblement toxique. Toxique parce que jugeante. Je coupe court et me félicite intérieurement de garder cet anonymat qui me permet de m’exprimer en toute liberté. Que ça plaise ou non. —

Bref, revenons à nos moutons. La première réponse à la question est très simple. Oui, ce sont souvent des sujets jeunes qui sont représentés, d’abord parce que c’est ainsi que fonctionne la société humaine. La plupart des modèles, masculins comme féminins, ont entre 18 et 30 ans. Pourquoi ? Parce qu’ils sont beaux, frais et inachevés. C’est le moment de la vie où tout est encore possible, celui auquel on se réfère spontanément quand on veut revenir à ses choix premiers, les réengager, les rediscuter.

Oui, la jeunesse fascine. Elle me fascine, comme d’autres. Parce qu’elle vient m’interroger sur le champ des possibles, sur les choix ou non choix que j’ai faits et que je dois revisiter. Que ferait le Zabulon de ses 20 ans s’il avait toute la liberté que j’ai un peu acquise depuis et que les jeunes de cette génération, pour beaucoup,  ont acquise ? Comprenons-nous bien : je n’ai aucune nostalgie et ne veux pas redevenir jeune, je veux puiser dans l’intuition et l’innocence de ma jeunesse la force de déployer qui je suis, ma conviction étant que je l’étais déjà et que j’en ai été détourné.

Les photos de jeunes gens nous renvoient à des moments de l’existence où tout peut encore basculer. On peut regarder ces photos avec le désir d’avoir un compagnon qui aurait la même esthétique (mais ça garantit quoi de son état d’esprit, de ses qualités d’âme et de coeur ?) ou juste se laisser inviter au voyage des possibles sans le filtre du désir. Ce modèle qui est représenté en illustration d’un texte que je cite ou que j’écris, c’est toi, c’est moi, sublimés, en train de se poser les questions que je me pose, en train de refaire les choix de sa vie. Voilà tout.

La jeunesse, je le disais tout à l’heure, a un goût d’inachevé. C’est là que reprend ou peut reprendre l’histoire. Dans un long article de son blog, le photographe Matt Kulisch répond à cette même question : pourquoi ne photographie-t-il quasiment  que des jeunes gens ? Sa réponse m’a beaucoup aidé à comprendre ce qui se passait aussi pour moi et probablement pour nombre de lecteurs :

“Quand on me demande pourquoi je travaille avec des jeunes hommes, parfois avec une pointe de méfiance ou d’hostilité, je pense à un dimanche matin de fin mai 2013. Ce matin-là, je devais travailler avec un tout nouveau modèle et dans un tout nouveau lieu. (…)

Drew et moi avions discuté d’un lieu lors d’une réunion préalable à la séance photo. Drew avait décrit l’endroit comme « déjanté », « urbain » et « unique », alors qu’il n’en avait entendu parler que par un ami photographe. En fait, il ne savait même pas exactement où il se trouvait, seulement que c’était près du terminus du tramway, au milieu du chaos rouillé et austère du quartier industriel du Central Eastside de Portland. Ce qu’il décrivait collait parfaitement à la personnalité de Drew : le genre d’alliance entre sujet et lieu que j’espère toujours photographier. Lorsque Drew et moi avons aperçu pour la première fois cette beauté clôturée par des chaînes (en remontant SE Clay), nous nous sommes simplement regardés, avec cette complicité commune aux artistes et aux délinquants : « C’est l’endroit idéal ».

Drew portait un débardeur, un slip et des baskets : il bondissait dans et par-dessus des flaques d'eau, elles-mêmes brillantes sur la surface dure, presque vitreuse.

Drew photographié par Matt Kulisch

(…) Il y eut un moment, peut-être en milieu de matinée, où le sol en asphalte, rouge mortier par endroits, parfois gris cendré, était presque entièrement vitrifié par l’eau de pluie. (Comme dans un poème de William Carlos Williams…) Drew portait un débardeur, un slip et des baskets : il bondissait dans et par-dessus des flaques d’eau, elles-mêmes brillantes sur la surface dure, presque vitreuse. Il enfilait des pneus de voiture usagés, trois d’entre eux sur le côté, disposés en triangle, ces quatre objets interrompant ce qui aurait été un miroir parfaitement blanc.

En tant que photographe, et peut-être en tant qu’être humain, je vis pour ces moments où mon sujet devient partie intégrante de l’arrière-plan – ni accessoire ni vraiment principale – mais une autre partie, composée de ses formes et lignes individuelles, ce que Sontag appelle « participation ». Ce sont des scènes intégrées. Elles ont quelque chose de tangible, de musculeux dans leur qualité, et aussi sujettes à la perte et au changement que le temps ou la masse brûlée dans laquelle elles ont été créées.

Ce sont des moments comme ceux-ci qui m’amènent à travailler avec la jeunesse radieuse. Je recherche des moments comme ceux-ci : où l’intimité est aussi fragile, enracinée, menaçante et à jamais perdue que le sera le souvenir de cette expérience. Je souhaite réaliser des photographies qui s’intéressent à cette vulnérabilité et à cette perte mêlées à cet instant singulier. La beauté, la jeunesse, et en particulier l’énergie incertaine et inachevée des récits alternatifs de la masculinité, semblent précisément être le lieu où ces moments vivent pour moi.”

 

La saveur et la promesse de l’inachevé… Se replonger dans ce qui a été pour refaire ses choix ou bien en faire d’autres. Se resourcer pour mieux repartir.

Je peux comprendre que tous n’ont pas ce chemin à faire et que certains se trouvent dépités face à des images représentant la jeunesse alors qu’ils cherchent l’âme soeur dans les mêmes âges qu’eux.  Il se trouve que je ne cherche pas l’âme soeur  dans la jeunesse  (ce n’est d’ailleurs pas l’objet de ce blog)  mais que j’ai encore besoin de replonger dans ma jeunesse – pas celle des autres – pour retrouver qui je suis. Ca ne durera peut-être pas toute la vie mais c’est l’étape où j’en suis. Bref, les illustrations publiées ne viennent que soutenir mon mouvement intérieur, elles ne sont pas l’indice d’une préférence sexuelle et encore moins une invitation !

Il me reste encore un point à aborder concernant la fascination envers la jeunesse. Tel ou tel de mes lecteurs m’a confié n’avoir eu dans sa vie que des relations avec des hommes plus jeunes que lui et de là s’interroger sur sa capacité à vivre une relation affective stable alors que les années ont passé et que le corps est vieillissant. Je n’ai pas de réponse toute faite, ou plus exactement je pense que tout est possible. Mais, si c’est ton cas, ami lecteur, peut-être y a-t-il à s’interroger sur ce que tu cherches ou cherchais lorsque tu ne t’attaches qu’à des hommes plus jeunes que toi. Au-delà de leur beauté, est-ce que ce n’est pas toi-même que tu cherches, toi-même de quand tu étais jeune ? Si c’est le cas, la question serait : que t’a-t-il manqué quand tu étais jeune que tu cherches à combler à travers la rencontre à travers d’autres jeunes ?

Il me semble qu’aucune histoire d’amour véritable, en tant que rencontre égalitaire de deux êtres qui se donnent l’un à l’autre, ne peut résoudre les blessures de l’histoire spécifique de l’un des deux. Ce serait faire porter à l’autre un poids sévère et injuste.

Pour ma part,  je ne cherche pas à “draguer” à travers ce blog ni même à exprimer de préférence. Comment pourrait-on être ouvert à la rencontre et décider d’avance de la forme qu’elle doit prendre ?  La présence des jeunes modèles ne fait que me replonger dans mon être inachevé, là où je peux reprendre tranquillement le cours de ce que j’avais laissé.

Z – 29 juillet 2025

 

Source photo : Café Littéraire @C_litteraire – « Trois nobles sœurs de Bohême à la cour » par Cerboni, contemporain. Réalisation inspirée de la collection, XVIe siècle, de Rodolphe II Roi de Bohême. – Elles sont suffisamment stylées pour représenter les trois questions qui me sont adressées, non ? 🙂

L’homme nu

Je me suis retrouvé
nu
tel que j’étais
quand je suis né
À travers les ans
j’ai tenté
de me couvrir
de mille vêtements
et je n’y suis pas
parvenu
À quoi sert
un homme
nu ?
À rien.

Alberto Moravia,
L’homme nu et autres poèmes, Flammarion, 2021

Illustration : oeuvre de Kirill Faadeyev

Cette photo partagée sur twitter sans qu’on en connaisse l’origine exacte m’amuse beaucoup.

Au fond si je l’avais eue le 1er mai, c’est celle que j’aurais mise pour appuyer l’extrait de psaume que j’ai cité et signaler la fête du travail. Au lieu de quoi, j’ai publié une belle photo, certes, mais idéaliste, naturaliste, nous ramenant au rêve archaïque d’un retour harmonieux à une ère qui n’existe pas et qui peut-être n’a jamais existé. Un monde sans problèmes, un monde où il suffirait d’aller cueillir ou chasser quand on en a besoin pour que mère nature nous accorde avec abondance ce dont nous avons besoin. Mais alors pourquoi l’homme a-t-il migré de sa zone géographique originelle ? Pourquoi les rivalités, les guerres, les pillages, les exclusions, l’injustice, la misère… qui nous accompagnent jusqu’à aujourd’hui.

Cette photo m’amuse parce qu’elle montre la dichotomie qui traverse nos vies.

Besoin de relations sociales et, en même temps, marre de jouer un rôle social.
Besoin de me protéger en public, de porter un masque,
et besoin d’être moi jusqu’à ma nudité la plus parfaite.
Besoin de “gagner” ma vie, mais besoin aussi de vivre.

Il est trop tôt encore pour dire si ce confinement et les usages de télétravail qu’il a tout a coup permis et amplifiés vont changer durablement le rapport que nous allons avoir au travail.

Mais cette photo, davantage comique que tragique, dévoile ce grand écart entre vie personnelle et vie professionnelle. J’aurais pu écrire “vie privée” et “vie publique” mais en quoi ma vie personnelle devrait être forcément privée et en quoi ma vie professionnelle devrait être forcément publique ? Ce n’est pas si simple, au fond.

Si je veux reprendre ma vie en mains, et comme de nombreuses personnes m’affranchir du salariat, par exemple, et créer mon activité, vivre d’une activité qui me plaise et concourt à mon épanouissement, je suis à la fois dans le privé et le public. Je fais des choix professionnels pour des raisons privées et ma vie privée, qui je suis,vraiment, va se déployer dans ma vie professionnelle.

Qui je suis vraiment. Voilà, encore une fois, la seule question qui vaille. Qui je suis vraiment et comment j’honore l’être que je suis en lui laissant la place.

Bien sûr, je ne suis pas seul au monde. La pudeur et la vie sociale m’imposent de m’adapter aux besoins et nécessités des autres. Et je n’ai pas de réponse toute faite à cela.

Finalement, cette image est quand même d’un humour tragique. Elle vient m’alerter sur ce qui est en dissonance en moi. Après tout, si je vis bien cette dichotomie, comme certains vivent bien le fait d’avoir une double vie amoureuse et sexuelle, tout va bien. Pourquoi en dire plus ? Personnellement, j’aspire à plus de vérité et d’unicité dans mon existence. Alors cette photo m’amuse et m’attriste en même temps. Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour vivre en société !

Au moins là, le corps social a son dû, celui de l’apparence. Et l’existence réelle l’a aussi.
Il n’y a pas mensonge, juste jeu de rôle.

Parfois, on est juste lassé de jouer un rôle.

Z. 5 mai 2020

Puis il chargea quelques jeunes garçons parmi les fils d’Israël d’offrir des holocaustes, et d’immoler au Seigneur des taureaux en sacrifice de paix.

(Exode, 24-5)

Le terme hébreu qui désigne “les jeunes garçons” est Na`ar. Voilà un mot qu’on retrouve dans 220 versets de l’Ancien Testament pour désigner des jeunes gens dans des situations assez intéressantes. Par exemple, en Isaïe 11,6, c’est un Na’ar (un petit enfant, un jeune homme) qui conduira tous ces animaux qui n’ont habituellement pas vocation à vivre ensemble et la tradition chrétienne y reconnaît l’annonce du Christ rassemblant l’humanité dans sa diversité et culturelle et pécheresse:

Le loup habitera avec l’agneau, Et la panthère se couchera avec le chevreau; Le veau, le lionceau, et le bétail qu’on engraisse, seront ensemble, Et un petit enfant (Na’ar) les conduira.

Souvent le mot Na’r est traduit par enfant ou petit enfant, parfois par serviteur. Mais il semble bien désigner les jeunes hommes, ces gens qui ont quitté l’adolescence et ne sont pas encore des adultes affirmés. Peut-être, dans la culture hébraïque, le serviteurs étaient ils des jeunes gens?

Na’ar, c’est ainsi que le roi Saul désigne David alors qu’il ne le connaît pas encore :

“Lorsque Saül avait vu David marcher à la rencontre du Philistin, il avait dit à Abner, chef de l’armée : De qui ce jeune homme est-il fils, Abner ? Abner répondit : Aussi vrai que ton âme est vivante, ô roi ! je l’ignore. Informe-toi donc de qui ce jeune homme est fils, dit le roi.” (1 Sm 17, 55-56).

David, figure royale, figure christique par excellence.

C’est également le mot Na’ar qui désigne Isaac alors qu’Abraham s’apprête à le sacrifier :

Et Abraham dit à ses serviteurs (Na’ar): Restez ici avec l’âne; moi et le jeune homme (Na’ar), nous irons jusque-là pour adorer, et nous reviendrons auprès de vous.” (Gn 22, 5) et “L’ange dit : N’avance pas ta main sur l’enfant (Na’ar), et ne lui fais rien; car je sais maintenant que tu crains Dieu, et que tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique.” (Gn 22, 12).

Ce mot semble venir d’une racine primaire qui désigne la fougue, l’agitation de la jeunesse, comparée à celle du lion qui agite, qui secoue, sa crinière, et même qui pousse des rugissements comme en Jérémie 51, 38 :“Ils rugiront ensemble comme des lions, Ils pousseront des cris (Na’ar) comme des lionceaux.”. Cette agitation, ce secouement facile et de jeunesse, on le retrouve dans la manière dont Dieu va “précipiter” (secouer, Na’ar) les Egyptiens au milieu de la mer en Exode 14, 27 et Ps 136,15.

De la même manière, Jérusalem est invitée à secouer (Na’ar) sa poussière, tels les apôtres plus tard, celle de leurs sandales, si la paix qu’ils apportent n’est pas reçue dans les maisons qu’ils visitent : “Secoue (Na’ar) ta poussière, lève-toi, Mets-toi sur ton séant, Jérusalem !” (Isaïe 52,2).

Que faut-il en retenir?

La jeunesse est certes un temps de la vie qui passe, on n’est pas “physiologiquement” éternellement jeune. Mais la jeunesse est aussi un art de vivre, un état d’esprit. L’art d’être libre et audacieux, de savoir secouer sa crinière dans le vent et d’oser ce que d’autres n’oseraient pas. Par exemple dans le texte liturgique de ce jour (Exode 24,3-8), oser – quand même ! – immoler des taureaux ; c’est-à-dire peut-être les attraper et en tout en cas les mettre à mort, ce qui peut paraître assez brutal et sanguinaire, même pour l’époque, mais aussi assez inhabituel : quelle audace de confier un tel sacrifice à des jeunes gens alors qu’il est bien évidemment hors de question que le rituel soit mal accompli ! C’est que, probablement, peu importe la jeunesse des sacrificateurs ; ce qui est visé, c’est surtout la vivacité, les qualités d’agilité, de vie. Oui curieusement, alors qu’il s’agit d’un rituel où l’on met à mort, c’est de vie dont il s’agit. Comme lorsqu’on parlera de la mort du Christ, sang versé, volontaire, pour le salut de l’humanité.

Dans la Septante, la traduction grecque de l’Ancien Testament, Na’ar est traduit par le mot Neaniskos que l’on ne retrouve que neuf fois dans le Nouveau Testament, pour signifier un jeune homme, à chaque fois dans des situations-clés. C’est le jeune homme riche de Mt 19, 20.22; c’est le jeune homme présent dans le tombeau à la Résurrection de Mc 16,5 et c’est le jeune homme ressuscité par Jésus, fils de la veuve de la ville de Naïn de Lc 7,14. Puis dans les Actes ou dans la Première lettre de Jean pour souligner la vigueur de la jeunesse chez les jeunes gens (Act 2,17 ; Act 5,10 ; 1 Jn 2,13.14).

Le Nouveau Testament ne va pas jusqu’à qualifier Jésus de jeune homme, ni sous le terme neaniskos, ni sous le terme de na’ar, ne serait-ce que de manière mémorielle ( par exemple en rappelant Isaac ou le roi David, jeunes hommes).

Alors fausse piste?

Non.

Il reste ces jeunes hommes, plein de vie, dans la fougue de leur jeunesse, chargés de se coltiner des taureaux pour l’holocauste dans l’Ancien Testament, de se réveiller et de vivre dans le Nouveau Testament. ces jeunes gens qui ont pu être Isaac ou David, possiblement mis à mort mais invités à vivre pour déployer le plan de Dieu dans leur vie, pour eux et pour le service de leurs frères.

En Lc 7,14, Jésus dit littéralement : “Jeune homme (neaniskos), je te le dis, lève-toi !

Alors, voici ce que nous pourrions en retenir :

– que nous sommes faits pour la vie, quel que soit notre âge ; faits pour la vie, et pour la faire fructifier. Pas question de s’arrêter, pas question de s’endormir, nous sommes invités à laisser déployer cette force de vie dans toute sa fougue et sa jeunesse, jusqu’au bout de sa jeunesse qui ne s’éteindra – et encore ! – qu’à l’heure de notre dernier souffle;

– qu’honorer cette force de vie, c’est “rendre gloire à Dieu” ; c’est faire ce que pour quoi nous sommes faits ; c’est faire ce que nous savons faire de mieux !

– faut-il le préciser, découvrant une orientation homosexuelle, différente de la culture ambiante, c’est se laisser inviter par le Christ, à vivre son identité pleinement, sans peur, sans jugement, et spécialement à cet âge à la force de la vie pourrait être contrainte et refoulée pour se conformer à une norme qui ne nous convient pas : “Jeune homme (neaniskos), je te le dis, lève-toi !“.

– que les découvertes de la jeunesse, ces découvertes identitaires comme autant d’intuitions que l’on accueille parfois comme un idéal qui transcende, parfois comme une impossibilité d’être qui plonge dans le déni ou le refoulement, sont chemins de vie, y compris lorsqu’il s’agit de la découverte de son orientation sexuelle. Marc, l’Evangéliste, parle aussi d’un neaniskos : “Un jeune homme (neaniskos) le suivait, n’ayant sur le corps qu’un drap. On se saisit (neaniskos, littéralement “on le secoua”) de lui; mais il lâcha son vêtement, et se sauva tout nu.”

Et voilà. Encore une affaire de vêtement. Encore une affaire de nudité. Encore une affaire de vérité et d’identité. La nudité évoquée ici n’est pas sexuelle. Symboliquement – mais peut-être aussi réellement, ce jeune homme s’en va, dans la nuit, nu, libre d’être lui-même.

Et voilà.

Rester jeune.

Z – 3 juin 2018

Source photo : Scott Mckenzie, danseur au Wiener Staatsballett