J’atteste

J’atteste qu’il n’y a d’Être humain que Celui dont le coeur tremble d’amour pour tous ses frères en humanité
Celui qui désire ardemment plus pour eux que pour lui-même liberté paix dignité
Celui qui considère que la Vie est encore plus sacrée que ses croyances et ses divinités

J’atteste qu’il n’y a d’Être humain que Celui qui combat sans relâche la Haine en lui et autour de lui
Celui qui dès qu’il ouvre les yeux au matin se pose la question :

Que vais-je faire aujourd’hui pour ne pas perdre ma qualité et ma fierté d’être homme ?

Abdellatif Laâbi, 10 janvier 2015

Photo : compte Instagram de valtersmedenis

Il y a quelques jours, j’étais le temps d’un week-end avec des priants.
Des femmes et des hommes de la patience.
Du consentement au temps long.
Au temps non programmable,
sur lequel on ne peut spéculer et qui ne se maîtrise pas.
Des patients.
Tout le contraire de résignés ou de passifs.
Car la patience est un engagement, une veille active et courageuse.

Des femmes et des hommes au souffle long,
qui résistent face au mal,
face à l’intimidation des forts
qui se croient bien vite conformes au bon modèle,
face à la violence faite à tous les humiliés.
Oui, la patience est une dissidence autant qu’une endurance.
Elle dit que ce qui est, maintenant
– l’injustice, la victoire des calculateurs et des simplificateurs –
n’aura pas le dernier mot.
(…)

Il y a quelques jours,
j’étais le temps d’un week-end avec des femmes et des hommes
d’une humanité sans fard, sans masque.
Des vies bien souvent brisées, fracassées par des drames, par des crimes subis.
Des existences considérées par beaucoup hors de notre morale où tout doit être à la bonne place.
J’étais avec des personnes dont un certain nombre sont homosensibles ou transgenres.

Qui étaient-elles? Juste des priants.
Des mendiants, se battant et débattant pour vivre, aimer, être estimés et croire.
Des non-résignés par la douleur qui a pu tant de fois les abattre te les poursuivre.

Secret de la dignité dans le refus de renvoyer sur d’autres les difficultés du vivre.
De ces laboureurs qui ne sont pas fascinés par les apparences des premiers fruits mais savent, les uns par les autres, attendre activement les fruits de l’arrière-saison pour juger de leurs récoltes dans leurs vies.

Des priants comme tout priant en vérité, tendus vers la Parole.
Non la leur, mais celle du Père en son Fils.
La vraie Parole qui libère, redresse et fait la paix au plus profond de chacun,
par en dessous les tumultes qui demeurent et les ombres qui guettent toujours.

Ces femmes et ces hommes,
dans leurs larmes, leurs rires et leurs quêtes,
accomplissement notre vocation à tous,
y compris à ceux d’entre nous
qui avons la chance d’avoir des vies moins cabossées,
peut-être.

C’est celle d’être riche du Christ et de son amitié.

Véronique Margron, dominicaine,
Présidente de la Conférence des religieux de France

Source texte : La Vie du 7/12/2016

 

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Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat
et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues,
et les places d’honneur dans les dîners.

(Marc 12,38)

 

Vêtement d’apparat, vêtement d’apparence…

Décidément ! L’aveugle lâche son manteau pour se laisser propulser à Jésus, les scribes eux revêtent « un vêtement d’apparat ». Ne vous y trompez pas, dit Jésus, dans cette longue tirade sur l’hypocrisie et les impasses auxquelles mène le fait de miser sur l’apparence.

 

L’apparence est trompeuse pour soi : on finit par y croire, c’est tellement plus facile et agréable d’adhérer à l’image idéale de soi ; mais elle est aussi trompeuse pour les autres. Cela paraît encore plus grave lorsqu’on est chargé de donner l’exemple et d’accompagner ou conduire les autres à Dieu. D’où probablement ce jugement sévère de Jésus à l’encontre de ceux qui se promènent en « vêtement d’apparats et aiment le salutations sur les places publiques » (Mc 12,38).

 

Etymologie grecque 

Le mot grec qui a été traduit par « vêtement d’apparat » est stole, il désigne les longues robes que les prêtres, rois  et toute personne d’importance portent à l’occasion de l’exercice de sa fonction, pour en montrer la dignité. Mais c’est aussi le terme qui a donné en français le mot « étole », étant entendu qu’il ne s’agit pas à l’origine d’une bande de tissu en forme d’écharpe mais d’un grand habit qui recouvre, attaché ou pas, et qui indique la dignité de la fonction qui est exercée. Il faut imaginer que les étoles liturgiques primitives ressemblaient davantage à des chasubles qu’aux étoles actuelles des prêtres et diacres.

 

Poursuivons. Ce qui est intéressant, c’est que stole vient du verbe stello qui, en grec, a plusieurs sens. Polysémie très riche dans laquelle nous n’allons pas choisir :

  • D’un côté, il renvoie à l’idée d’ajuster, arranger, mettre de l’ordre, s’équiper ou se préparer. Mettre cette robe, c’est donc afficher clairement une fonction, se préparer et s’arranger pour exercer cette fonction. C’est le sens de l’étole liturgique.
  • D’un autre côté, le mot est employé pour désigner une mise à distance, une séparation. En 2 Th3, 6 Paul recommande de s’éloigner (stello) de tout frère qui mène une vie désordonnée et n’applique pas les règles ou conseils reçus.

En 2 Co 8, 20, c’est le mot que Paul emploie pour signifier qu’il se met à part des collectes d’argent qu’il a à gérer. On le traduit habituellement par « nous agissons ainsi afin d’éviter que… ». Bel exemple qui montre la polysémie active du verbe stello, polysémie évidemment intraduisible par un mot à mot : à la fois « agir, s’arranger, prendre des mesures pour », et « se mettre à distance, se séparer, s’éloigner ».

Outre ce passage, dans le Nouveau Testament, le terme stole est utilisé pour désigner la robe dont on revêt le fils prodigue qui rentre chez lui (Lc 15,22) , c’est également le vêtement du jeune homme qui reçoit, au tombeau vide,  les visiteuses du matin de la Résurrection (Mc 16,5). Et surtout, il revint cinq fois dans l’Apocalypse pour désigner les robes blanches revêtues par les uns et les autres, ou lavées du sang de l’agneau (Ap 6,11 ; Ap 7,9; Ap 7, 13; Ap 7,14 ; Ap 22, 14).  Stole désigne donc un habit insigne. On est revêtu de la beauté et de la dignité de Dieu. Depuis la Résurrection, revêtu d’un vêtement resplendissant, blanchi dans le sang de l’agneau.  Qu’ils sont de piètres singes, ces scribes qui paradent sur les places publiques croyant  être devenus importants parce qu’ils se réclament, par leurs habits et leurs manières, d’une dignité qui n’est pas la leur.

 

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Revêtir la stole, c’est rendre Dieu présent à tous

Revenons à stole, notre vêtement d’apparat. Il s’agit donc d’une grande robe que l’on revêt parce qu’on va exercer une fonction sacrée, elle indique non pas tant la dignité de la personne qui l’exerce que celle de la fonction exercée. Mais alors, il ne faudrait pas que le porteur de la stole en vienne à vouloir capter la dignité de cet habit pour lui. Ce serait une tromperie. Une tromperie d’autant plus dangereuse que ce seraient ses faiblesse humaines qui seraient alors mises en avant et comme « sacralisées », alors que revêtir la robe veut au contraire montrer que le porteur s’efface derrière la dignité, la pureté, de la fonction.

Revêtir cette robe sépare aussi, elle met à distance. Mais encore faut-il bien comprendre. Il ne s’agit pas d’une mise à distance du commun des mortels par rapport à celui qui porte la robe. Cela n’aurait pas de sens. Si l’on tient le premier sens qui est celui de revêtir une dignité qui ne nous appartient pas, c’est pour justement montrer que le Tout Autre, Celui de qui on ne peut s’approcher qu’avec crainte et tremblement, se rend proche. Se rend proche de tout un chacun.

Revêtir la stole, c’est rendre Dieu présent à tous.

Voilà pourquoi Jésus est si dur avec ceux qui, loin de rapprocher le peuple de Dieu, contribuent à l’en éloigner. Ils sont une caricature de la relation que Dieu veut avoir avec son peuple. Ils ont détourné le sens de leur fonction. Portant la stole, ils étaient censés manifester la présence de Dieu au milieu de son peuple, et au lieu de cela, par des comportements hautains, pétris d’ego, ils découragent le peuple.

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Encore une affaire de vêtement…

 

Bref, encore une affaire de vêtement. Non pas que Jésus fasse ici l’apologie de la nudité ou du naturisme. Mais entendons bien le message : le vêtement trompeur peut illusionner autrui et le conduire à l’erreur. C’est à la fois une perte de temps et une question pour notre responsabilité.

 

Ne pas être vrai avec soi-même, s’illusionner sur le mérite que l’on a ou que l’on n’a pas, se croire purifié par le revêt d’une fonction si noble soit-elle, c’est aussi une erreur. Bien plus grave, à vrai dire, puisqu’elle est intérieure, intime, et qu’elle fausse notre relation au Seigneur. Comment allons –nous le reconnaître quand il viendra, si dans nos fatras quotidiens, nous avons cru déjà être méritants et arrivés ?

 

Sous ton vêtement, tu es qui?

 

Ailleurs, Jésus recommande de se méfier de « l’argent trompeur ». Ici, en quelque sorte, il recommande la même chose avec le vêtement qui éloigne de Dieu : méfiez-vous du vêtement trompeur, ou, plus exactement, de votre manière de le porter de manière trompeuse.

Finalement, la question est toujours la même : sous ton vêtement, sous ton apparence, tu es qui vraiment ? Ou peut-être faudrait-il préciser : tu es à qui ? A toi-même, tes désirs de grandeur, ton apparat, ta propriété privée? Ou, es-tu libre et disponible pour ton Seigneur?

 

Méfiez-vous des scribes, qui tiennent à se promener en vêtements d’apparat
et qui aiment les salutations sur les places publiques, les sièges d’honneur dans les synagogues,
et les places d’honneur dans les dîners.

(Marc 12,38)

 

 

Z- 8/11/2015