« Il y a un petit problème avec Noël.
Le nouveau-né que l’on célèbre, on va le massacrer quelques mois après, à Pâques…

Et puis on apprend que de ce massacre, on ne nous en veut pas.
C’est la plus vaste énigme qui soit :
celle de Pâques est plus grande que celle de Noël,
mais elles sont liées, comme les deux faces de la même pièce.

Qui n’a pas vu la terreur dans les yeux d’un nouveau-né ? Il faut imaginer une étoile tombée jusque dans la chambre surchauffée d’une maternité. Cette étoile ne comprend pas où elle est, ni ce qu’elle fait, et elle commence à ressentir les tremblements de la faim et de la soif, des menaces dont elle ne sait pas le nom.

L’extraordinaire est que celui qui est le plus exposé soit le plus grand donateur. Car évidemment, rien n’est plus réjouissant qu’un bébé. Mais comment quelqu’un qui est mis en danger à chaque seconde de sa vie, quelqu’un qui est aussi anxieux, peut-il nous réjouir autant ? Un nouveau-né est le croisement de la plus grande angoisse et du plus grand apaisement.

On ne peut résoudre ce paradoxe.
Mais à l’entrevoir,
on sait qu’on a une réponse absolument informulable
à nos interrogations sur le sens de la vie.

Christian Bobin, abécedaire intime de Noël in La Vie

Source photo : The Conversation

Du haut de ton improbable suffisance,
tu sembles contempler le monde comme s’il t’appartenait.
Tu offres à la vue du quidam ton incandescente beauté,
prémice de désirs ennivrants.
Ta juvénile insouciance n’a cure des contraintes du corps.
Tout t’est dû, tout t’est donné.
Tu contemples les oiseaux du ciel qui n’engrangent ni ne gaspillent.
Tu n’as pour vêtement qu’une écharpe de lin blanc,
tel un lys des champs vêtu par l’artiste des temps.
Tes yeux balaient l’horizon,
royaume sans frontière dont tu es prince,
Fils de Roi.

At N’go, juin 2018

source photo : « Corps masculin nu », une oeuvre de Georgi Mladenov – Gio Art

Source texte : page facebook de At N’go








Je sais ce que je suis par la grâce de Dieu,
je suis donc seulement ce que Dieu est en moi et rien d’autre ;
et Dieu aussi est cela-même qu’il est en moi.

En effet rien n’est rien, et ce qui est, est ;
et donc je ne suis, si je suis, que ce que Dieu est,
et personne n’est sinon Dieu ;
et c’est pourquoi je ne trouve que Dieu,
où que je pénètre,
car rien n’est
sinon Lui, à dire vrai. »

Marguerite Porète (v.1250/1260, 1310)

Source photo : tohotdontmiss.tumblr.com

[Je ne suis pas complètement satisfait du choix de la photo : la personne semble attendre ou chercher Dieu de l’extérieur. Dans l’expérience mystique de Marguerite Porète, c’est bien à l’intérieur que ce dévoilement se fait, les considérations ou les circonstances extérieures n’ont aucune prise sur elle.]








Mais pour l’amour de Dieu qui nous a unis ensemble …
Tu sais que, après Dieu, je n’ai personne d’autre que toi, mon frère;
Au lieu de cela, j’ai renié tous les hommes et je ne me suis attaché qu’à toi.
Nous avons fait un contrat pour ne pas être séparés l’un de l’autre…
Nous étions tous les deux comme une seule et même âme,
de sorte que tous ont été stupéfiés par notre amitié …

But for His sake that did join us together….
Thou knowest that after God, I have no one else but thee, my brother;
instead, I have disowned all men and cleaved only unto thee…
We made a compact not to be separated from one another….
The two of us were just like a single soul,
so that all were put into amazement by our friendship….

 

Ce texte est issu d’une bénédiction ritualisée dans le cadre d’un affrèrement médiéval, c’est-à-dire de l’union de deux hommes dans un engagement qui n’est pas le mariage mais qui n’est pas non plus un contrat entre simples associés. Certains y voient la possibilité d’une union civile légale pour personnes de même sexe, incluant possiblement une vie affective et sexuelle  communes ; d’autres relèvent que rien ne permet ni de l’affirmer ni de l’infirmer.

Peu importe. Goûtons ces paroles telles qu’elles nous sont parvenues, et recevons ce magnifique témoignage d’une reconnaissance de l’un et l’autre, unis dans l’affection, qui en fait déjà bien plus qu’une amitié romantique et déjà une trace d’homosensibilité.,

 

Source du texte : cité dans le commentaire publié par Kevin Elphick sur le site orthodoxe Orthodoxy In Dialog à propos du livre de Claudia Rapp intitulé Brother-Making in Late Antiquity and Byzantium: Monks, Laymen, and Christian Ritual (Onassis Series in Hellenic Culture) (L’affrèrement dans l’Antiquité tardive et Byzance: moines, laïcs et rites chrétiens).

Source image : un dessin de Klaine








« … faire de chaque homme un amant tantrique, c’est-à-dire un homme puissant en relation avec sa (son) partenaire et en relation avec lui-même, afin qu’il puisse goûter aux fruits de l’extase. Mais attention, être un amant tantrique ne signifie pas devenir bête de performance. Cela serait une manière unilatérale de voir les choses et aux antipodes de l’esprit de cet ouvrage. Il s’agit ici de comprendre que l’amant tantrique est un ‘‘amant divin’’, vécu comme une alliance qui existe entre ‘‘amant’’, homme qui se situe en harmonie avec sa virilité, et ‘‘divin’’ qui rime ici avec féminin, puissance de relation et d’accueil, source et origine de vie, et non avec domination, contrôle et performances.

L’amant tantrique, c’est d’abord l’amant, c’est-à-dire l’homme amoureux, en désir et en relation avec sa (son) partenaire. L’amant, c’est l’homme qui aime la femme (l’homme) dans ce qu’elle (il) a de plus précieux, qui est totalement présent à elle (à lui) qui accueille avec amour le don de soi que lui fait cette femme (cet homme), elle (lui) qui lui offre la part la plus secrète et la plus sacrée d’elle-même (de lui-même). L’amant, c’est aussi le plaisir, le plaisir de la fête des sens, de la puissance virile que l’on sent dans son sexe et ses reins, et ce plaisir s’exprime dans cette rencontre avec la femme (l’homme).

Mais dans l’aspect tantrique, il y a autre chose que la rencontre des corps, ou la rencontre inconsciente des cœurs. Il y a aussi ce sentiment initial, souvent inconscient chez l’homme, que le désir qui le pousse vers la femme (l’homme), qui le porte vers cette rencontre, relève de quelque chose qui le dépasse. Il sent profondément au fond de lui-même que la femme (l’homme) comporte la deuxième moitié de l’histoire, la deuxième moitié de l’Un, et que, ensemble, lui et elle (lui) peuvent atteindre l’union, le Un.

Mais comment peut-on devenir ‘‘amant tantrique’’? Il s’agit avant tout d’une attitude intérieure, fondée sur deux principes de bases : puissance et relation, dont la synthèse forme la présence. Ces principes s’incarnent sous la forme de deux processus : d’une part celui de la récupération de sa puissance virile dont il pourrait être coupé, et d’autre part de l’ouverture au féminin, à la relation, à l’écoute, à l’ouverture du cœur, au lâcher-prise, à l’abandon. Il s’agit alors de combiner habilement la puissance virile, la force mâle, qui est celle du courage, de la vitalité, de l’audace, du lion sauvage, avec la relation qui est écoute, ouverture du cœur, sensibilité à l’autre. »

Extrait de « L’AMANT TANTRIQUE » de Jacques Ferber

Texte et photo proposés par Loquito
(Les parenthèses ont été ajoutées par Loquito pour éviter la confusion des genres 😛 )