Quand Jésus apprit l’arrestation de Jean le Baptiste,
il se retira en Galilée.
Il quitta Nazareth
et vint habiter à Capharnaüm,
ville située au bord de la mer de Galilée,
dans les territoires de Zabulon et de Nephtali.
(Mt 4, 12)

Jésus déménage, c’est Mathieu qui le dit.

Pas déménage au sens « ça déménage ».
Non, il déménage vraiment, il change de ville, d’habitation.

Plus exactement, il se retire.
Anachoreo, en grec, verbe qu’on trouve principalement employé chez Mathieu, à chaque fois pour désigner le mouvement de partir, de repartir même. Se retirer est une bonne traduction.

Pourquoi se retire-t-il de Nazareth ?
Pas d’explication.

Y aurait-il un danger particulier à rester à Nazareth, du fait qu’il se soit montré disciple de Jean-Baptiste ? M’enfin, à Nazareth, ce bled perdu de Galilée…

Il se retire.

On peut comprendre cette action aussi comme celle de passer à autre chose, de s’extraire d’une réalité pour passer à une autre. Se retirer non pas pour se protéger, mais parce que ça y est, c’est le temps de l’envol. Arrêter Jean, c’est apparemment le déclencheur.

Il se retire, non pas au désert comme pour faire une retraite. Non, il choisit d’aller et habiter à Capharnaüm, cette ville de pêcheurs et de commerce située sur la mer de Galilée, où se croisent de nombreuses ethnies. Une ville active où ça bouge tout le temps.

Pas vraiment le style du Baptiste,à cheval entre désert et Jourdain. Jésus, lui, choisit d’habiter en ville, au milieu des gens. Et de leur parler, les appeler. Il semble qu’il s’y fasse des amis. Les Evangiles nous diront qu’il a trouvé logement chez Pierre.

Et puis cette incise du bon Mathieu judaïsant, au cas où on aurait pas compris : à Capharnaüm, vous savez, cette ville, dans les territoires de Zabulon et Nephtali.

Qu’en a-t-on à faire de ces territoires qui, au temps de Jésus, sont déjà oubliés si ce n’est pour nous rappeler la promesse biblique que c’est de ce territoire que viendra la lumière. Le signaler, au passage, c’est évoquer la légitimité de Jésus à être le sauveur attendu.

Il est intéressant aussi de relever que Capharnaüm est la ville la plus citée dans les Evangiles après Jérusalem. Capharnaüm, littéralement la « cité de la consolation ».

Bon, que retenir de ce déménagement pour moi aujourd’hui ?

Qu’il y a des moments dans la vie où je suis invité à me révéler, à prendre le chemin, à partir de là où je suis pour prendre mes responsabilités ailleurs. Sortir de mon cocon, sortir de la sécurité, aller rejoindre l’humanité et me déployer en la rencontrant.

Que me veut donc, aujourd’hui, ce Jésus qui se retire de Nazareth pour se jeter dans l’arène du monde et choisir d’abord une ville où les hommes et les femmes de tous horizons se croisent ?

J’ai envie de le recevoir comme l’invitation à ne pas garder pour soi le trésor que l’on a reçu. Sors, vis, rencontre, fais-toi des amis, avance vers le bien, partage joyeusement. Ne reste pas dans ton village, dans la reproduction de l’identique. Avance !

L’Evangile ne dit pas de quoi Jésus va vivre à Capharnaüm. Va-t-il y exercer ses talents de charpentier ? Mystère ! L’évangéliste ne nous montrera plus désormais qu’un Jésus en pleine activité apostolique. Grand silence sur ses conditions de vie. Prenons ça comme une invitation à déménager sans emmener ses oripeaux mais en faisant du neuf. Je ne vis pas de mon métier (même si celui-ci me donne l’alimentaire), je vis de ce que je suis. Laisser se déployer l’être que je suis, voilà certainement le plus important.

Z- 26/01/2020

Source image : Iggy Pop à Cincinnati, en 1970

« Il y a un petit problème avec Noël.
Le nouveau-né que l’on célèbre, on va le massacrer quelques mois après, à Pâques…

Et puis on apprend que de ce massacre, on ne nous en veut pas.
C’est la plus vaste énigme qui soit :
celle de Pâques est plus grande que celle de Noël,
mais elles sont liées, comme les deux faces de la même pièce.

Qui n’a pas vu la terreur dans les yeux d’un nouveau-né ? Il faut imaginer une étoile tombée jusque dans la chambre surchauffée d’une maternité. Cette étoile ne comprend pas où elle est, ni ce qu’elle fait, et elle commence à ressentir les tremblements de la faim et de la soif, des menaces dont elle ne sait pas le nom.

L’extraordinaire est que celui qui est le plus exposé soit le plus grand donateur. Car évidemment, rien n’est plus réjouissant qu’un bébé. Mais comment quelqu’un qui est mis en danger à chaque seconde de sa vie, quelqu’un qui est aussi anxieux, peut-il nous réjouir autant ? Un nouveau-né est le croisement de la plus grande angoisse et du plus grand apaisement.

On ne peut résoudre ce paradoxe.
Mais à l’entrevoir,
on sait qu’on a une réponse absolument informulable
à nos interrogations sur le sens de la vie.

Christian Bobin, abécedaire intime de Noël in La Vie

Source photo : The Conversation

Du haut de ton improbable suffisance,
tu sembles contempler le monde comme s’il t’appartenait.
Tu offres à la vue du quidam ton incandescente beauté,
prémice de désirs ennivrants.
Ta juvénile insouciance n’a cure des contraintes du corps.
Tout t’est dû, tout t’est donné.
Tu contemples les oiseaux du ciel qui n’engrangent ni ne gaspillent.
Tu n’as pour vêtement qu’une écharpe de lin blanc,
tel un lys des champs vêtu par l’artiste des temps.
Tes yeux balaient l’horizon,
royaume sans frontière dont tu es prince,
Fils de Roi.

At N’go, juin 2018

source photo : « Corps masculin nu », une oeuvre de Georgi Mladenov – Gio Art

Source texte : page facebook de At N’go








Je sais ce que je suis par la grâce de Dieu,
je suis donc seulement ce que Dieu est en moi et rien d’autre ;
et Dieu aussi est cela-même qu’il est en moi.

En effet rien n’est rien, et ce qui est, est ;
et donc je ne suis, si je suis, que ce que Dieu est,
et personne n’est sinon Dieu ;
et c’est pourquoi je ne trouve que Dieu,
où que je pénètre,
car rien n’est
sinon Lui, à dire vrai. »

Marguerite Porète (v.1250/1260, 1310)

Source photo : tohotdontmiss.tumblr.com

[Je ne suis pas complètement satisfait du choix de la photo : la personne semble attendre ou chercher Dieu de l’extérieur. Dans l’expérience mystique de Marguerite Porète, c’est bien à l’intérieur que ce dévoilement se fait, les considérations ou les circonstances extérieures n’ont aucune prise sur elle.]








Mais pour l’amour de Dieu qui nous a unis ensemble …
Tu sais que, après Dieu, je n’ai personne d’autre que toi, mon frère;
Au lieu de cela, j’ai renié tous les hommes et je ne me suis attaché qu’à toi.
Nous avons fait un contrat pour ne pas être séparés l’un de l’autre…
Nous étions tous les deux comme une seule et même âme,
de sorte que tous ont été stupéfiés par notre amitié …

But for His sake that did join us together….
Thou knowest that after God, I have no one else but thee, my brother;
instead, I have disowned all men and cleaved only unto thee…
We made a compact not to be separated from one another….
The two of us were just like a single soul,
so that all were put into amazement by our friendship….

 

Ce texte est issu d’une bénédiction ritualisée dans le cadre d’un affrèrement médiéval, c’est-à-dire de l’union de deux hommes dans un engagement qui n’est pas le mariage mais qui n’est pas non plus un contrat entre simples associés. Certains y voient la possibilité d’une union civile légale pour personnes de même sexe, incluant possiblement une vie affective et sexuelle  communes ; d’autres relèvent que rien ne permet ni de l’affirmer ni de l’infirmer.

Peu importe. Goûtons ces paroles telles qu’elles nous sont parvenues, et recevons ce magnifique témoignage d’une reconnaissance de l’un et l’autre, unis dans l’affection, qui en fait déjà bien plus qu’une amitié romantique et déjà une trace d’homosensibilité.,

 

Source du texte : cité dans le commentaire publié par Kevin Elphick sur le site orthodoxe Orthodoxy In Dialog à propos du livre de Claudia Rapp intitulé Brother-Making in Late Antiquity and Byzantium: Monks, Laymen, and Christian Ritual (Onassis Series in Hellenic Culture) (L’affrèrement dans l’Antiquité tardive et Byzance: moines, laïcs et rites chrétiens).

Source image : un dessin de Klaine