Lire la Bible en étant homosensible

On me demande comment je fais pour avoir une lecture si optimiste de la Bible en étant une personne homosensible.

Cela tient d’abord à la foi que j’ai reçue, c’est-à dire la confiance que j’ai (plus encore : la certitude) que Dieu aime tous les êtres humains et que Jésus vient nous le signifier de manière magistrale et définitive par tous les champs de son humanité. Son existence, son exemple, ses enseignements, son dévouement, sa manière de relire les écrits qui l’ont précédé, sa manière d’être habité de Dieu et de prier, le don de sa vie jusqu’à la mort. Dès lors, si je dois relire l’Ancien Testament, je le relis avec cette formidable nouveauté qu’est la bonne nouvelle évangélique (oups, tautologie pléonasmique !) : l’amour. Arrêtez de vous faire du mal : vous êtes aimés. Arrêtez d’avoir peur (d’être rejeté, d’être jugé, d’être abandonné, etc.) : vous êtes aimés. Arrêtez de vous juger, vous séparer, vous discriminer, vous exclure les uns les autres :  vous êtes aimés ! Tous. Vous êtes TOUS aimés.

Deuxio, cela tient au fait que rien de ce qui constitue mon identité n’est motif à me rejeter, et donc certainement pas mon homosensibilité ou quelconque autre particularité qui me serait spécifique  : origine, ethnie, genre, sexe, orientation sexuelle ou autre.

Dès lors, je peux accueillir la Parole sans le filtre de ce qui exclut.

Dieu me parle dans toutes mes dimensions, y compris celles de mon homosensibilité. Evidemment, pas que celle-là non plus. Je veux juste dire que quand elle déverse l’amour de Dieu sur moi et en moi, la Parole de Dieu n’exclut aucune part de mon humanité. Si Dieu n’est pas contre vous, qui le sera ? nous dit saint Paul.

Et alors la Parole de Dieu fait son office de consolation, de libération et d’envoi en mission. Dans la manière dont je la reçois intérieurement indépendamment de tout commentaire ou toute critique qui viendraient de l’extérieur.

Les textes du jours : pourquoi je ne suis pas condamné par la Bible

Prenons l’exemple des lectures d’aujourd’hui. Nous sommes le premier dimanche de Carême, les textes proposés sont :
– Gn 2, 7-9; 3, 1-7a : la consommation du fruit de l’arbre du milieu du jardin
– Rm 5, 12-19 : la rédemption de tous par un homme là où tous avaient été plongés dans le péché par un autre
– Mt 4, 1-11 : les 40 jours au désert et les tentations proposées à Jésus

D’abord, je m’efforce de bien comprendre le texte, de le méditer, de me rappeler ou de découvrir à frais nouveaux ce que la Parole de Dieu m’enseigne. Brièvement (désolé pour le style télégraphique mais cela va être plus simple pour aller droit au but) :

Du livre de la Genèse :
– L’homme est modelé depuis la poussière de la terre, puis Dieu lui insuffle son Souffle. Je comprends intuitivement que c’est déjà le souffle de vie.
– Les arbres, eux, ne sont pas modelés. Ils sont plantés dans la terre et puisent leur force vitale depuis le dedans de la terre du jardin.
– On peut manger de tout sauf de l’arbre qui est planté au milieu du jardin : l’arbre de vie et celui de la connaissance du bien et du mal. Est-ce le même arbre? La formulation est étrange et peut laisser planer le doute.
– Le serpent qui est le plus rusé des animaux créés par Dieu (donc : aussi création de Dieu et, à ce stade du texte sans aucune identification démoniaque) fait son travail d’animal “rusé” (ici, au sens perfide): il insuffle le doute:  “Ah bon, si vous en mangez, vous mourrez ? Mais pas du tout !  ca vous rendrait intelligents, vous connaîtriez le bien et le mal et vous seriez comme des dieux!”
– La femme s’approche de  l’arbre  du milieu du jardin (cette fois-ci, la formulation ne laisse aucun doute sur le fait qu’il n’y en a bien qu’un). Ses fruits ont l’air appétissants. Appétissante est aussi l’idée d’être rendus intelligents. Elle en prend et en offre à son homme.
-Ils mangent et découvrent qu’ils sont nus.

Commentaire :

Personnellement, ce que je retiens, c’est que Dieu est le maître de la vie. Il en dispose comme il entend mais, à l’être humain, il fait le cadeau magnifique de l’insuffler en lui et de l’installer dans un jardin où les végétaux et les animaux, bien que participant eux aussi à cette vie, n’en reçoivent ni la même capacité ni la même potentialité. Il n’est certainement pas innocent que l’homme soit tiré de la poussière : sa valeur ne tient pas à la glaise avec laquelle il a été modelé, mais au souffle qui est propulsé en lui, celui de la vie, celui de Dieu.

Revenons à cette histoire d’arbre au milieu du jardin : y en -a-t-il un ou deux ? C’est quoi cette confusion, Dieu voudrait-il nous tromper? Ou c’est l’être humain encore aveugle ou bigleux qui n’en voit plus qu’un parce que, quoi ? l’autre serait caché ? Stop, stop, stop aux interprétations qui pourraient devenir rapidement des élucubrations. Revenons à ce que dit le texte : un arbre de vie qui est au milieu du jardin et un arbre de la connaissance du bien et du mal. Point commun : le milieu du jardin. Sont-ce deux arbres, le même arbre, deux arbres accolés qui se tiennent l’un l’autre ? C’est l’arbre du milieu du jardin.
Mais alors pourquoi donner à l’arbre du milieu du jardin deux désignations différentes ?  Parce que c’est le même et en même temps pas le même ? Ou bien en fonction de comment on le regarde ?

Ici, je reconnais que d’avoir lu le texte de saint Paul que je commenterai plus loin aide à la compréhension chrétienne de ce texte.
La vie, les humains l’ont déjà. Elle a été donnée, personne ne parle de la leur reprendre. Ce qu’ils n’ont pas, c’est la connaissance du bien et du mal. Et pour cause : Dieu ne leur veut que du bien. Il faut être Dieu lui-même, maître de toute vie, pour connaitre le bien et le mal et ne choisir quand même que le bien, i.e. ce qui conduit à la vie. Alors, oui, pour préserver sa création, Dieu ne lui souhaite pas de connaître le mal – car si on connaît le mal et le bien, on connaît aussi le mal, n’est-ce pas ? Ce n’est pas juste une connaissance intellectuelle : on va recevoir, gérer, éprouver, le mal et le bien, devoir distinguer en permanence, être confronté à des choix auxquels on n’est pas préparés (à ce stade du récit de la création), etc. Il me semble très important  pour la compréhension du texte de se rappeler que le mot “connaître” en hébreu est très rarement intellectuel: c’est une connaissance par l’expérimentation, une connaissance totale, pas juste par le mental. C’est avec le même mot connaître que la Bible désigne la relation amoureuse et sexuelle : un don total de l’un à l’autre.

Ce qui est rusé dans l’attitude du serpent, c’est qu’à la fois il ment et il ne ment pas : certes manger du fruit de l’arbre de la vie, cela ne fait pas mourir au sens de “perdre la vie”, mais manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal , c’est ouvrir la possibilité d’être envahi et de suivre le mal, bref d’être absorbé ou submergé par ce qui conduit à la mort. Pour rappel, la conception biblique du péché – ce qui fait le mal – est de “rater sa cible”, ne pas faire ce pour quoi on est fait. Pour un humain, connaître le mal, c’est immanquablement le commettre. Et c’est le mal qui nous conduit à la mort. Ici, il ne s’agit pas vraiment de la mort physique mais de la mort à l’esprit, de la mort à la vie qui est insufflée en nous et qui n’est que bien. C’est dans le monde créé qu’il y a besoin de séparation, de dualité, d’ombres et de lumières ; pas dans le sein de Dieu.

Alors oui, leurs yeux s’ouvrent sur cette connaissance du bien et du mal, sur un monde fini et limité. La belle affaire, n’est-ce pas. Ils sont comme des dieux, oui, le serpent n’avait pas menti. Mais ils n’ont pas l’être du Dieu vivant. Cette connaissance va leur pourrir la vie. Ils ouvrent leur intelligence sur la matière, la limite, la comparaison, tout ce qu’on peut avoir ou ne pas avoir, tous ces bienfaits matériels, ces possibilités d’exercer un pouvoir ou de briller dans le monde. Tout ça qui est si fascinant mais qui n’a plus grand chose à voir avec l’esprit de Dieu.

En attendant, ils sont nus. Fragiles, vulnérables, sans rien. Sauf qu’avant ils n’avaient besoin de rien, tout leur été donné et ce n’était pas un problème. Maintenant ils en ont peut-être un de problème : ils se rendent comptent qu’ils n’ont rien, ils sont nus.

Ils sont nus.

Il y aurait tellement à dire sur cette nudité originelle. Elle ne dérangeait personne avant qu’ils acquièrent l’art de savoir si c’est bien ou si c’est mal, avant qu’ils jugent, qu’ils se jugent les uns les autres, qu’ils s’auto-jugent. Cette nudité n’était pas honteuse (ni sexualisée) avant qu’ils ne s’aperçoivent que ça voulait dire qu’ils sont des êtres limités, faits de chair, et que cette connaissance devienne si importante qu’elle semble en avoir plus que celle de se laisser porter par l’esprit insufflé en eux.
Ils sont nus, les pauvres. Ils se découvrent tels des dieux mais si limités. Pas du tout à la hauteur : eh hop! déjà un jugement sur eux-mêmes qu’ils s’appliquent copieusement comme étant pas assez bien pour être présentables. Pas assez bien… comment pourraient-ils ressentir cela sans la connaissance du bien et du mal ?
Ils se cacheront, honteux de ne pas être assez bien devant Dieu.

 

De l’épître aux Romains

  • Par un seul homme (Adam) le péché est entré dans le monde : le détournement de la cible… Nous étions faits pour le bien et voilà que nous sommes confrontés au mal et même que nous pouvons le choisir. La mort entre dans le monde à chaque fois que nous ne choisissons pas d’assumer le magnifique cadeau de la vie qui nous a été insufflé.
  • Le péché, la mort, nous concernent tous: nous sommes dans un monde  de souffrance et d’injustice où nous nous débattons comme nous pouvons. Nous subissons le mal causé par d’autres et dans nos efforts de survie nous causons du mal à d’autres.
  • Avant Moïse, le péché était déjà dans le monde mais faute de loi, il n’était imputable à personne. Nous étions livrés à nous-mêmes, ivres et aveugles. Depuis le don de  la Loi à Moïse, nous ne sommes plus autant aveugles, nous avons des repères fondamentaux pour restaurer le bien et la vie, pour bien vivre ensemble en respectant la dignité de chacun : ne pas mentir, ne pas voler, ne pas tuer, ne pas prendre la femme de son voisin, honorer son père et sa mère, etc. Ca devrait être plus simple de choisir le bien, de sauvegarder la dignité des êtres humains mais voilà : le péché est entré dans le monde et nous sommes sans cesse en lute contre lui, nous sommes traversés par lui même malgré nous.
  • Pourtant, il y a toujours cet Adam. Qui survit en chacun de nous. Dieu ne lui a pas retiré son esprit. Dieu n’a jamais abandonné son projet de restaurer l’humanité. De même qu’il a fallu un homme, Adam,  pour créer l’humanité, un homme suffira pour la restaurer : le nouvel Adam. Et bon lecteurs chrétiens que nous sommes, nous savons déjà que Paul parle du Christ Jésus.
  • Il y a cependant une différence entre les deux Adams mais qui tourne sacrément à notre avantage : de même qu’il a suffit d’un homme pour entraîner la multitude dans le péché (par la connaissance du bien et du mal, rappelons-le), il suffira d’un homme pour racheter cette multitude une fois pour toutes. Ca fait penser à une équation qu’on pourrait écrire de la sorte : Adam < multitude > nouvel Adam
  • En un seul homme, la grâce de Dieu est accordée à la multitude et c’est homme c’est Jésus-Christ. A la multitude. On pourrait traduire : à tous et à toutes, à toute l’humanité. A celle qui précède la venue de Jésus dans l’histoire humaine mais aussi aux générations postérieures.
  • Autre différence, note saint Paul : a cause d’un homme, une “condamnation”. Je comprends ce mot comme une projection dans un monde où nous sommes perdus, prisonniers de nous-mêmes, dans un monde où nos spiritualités ne sont pas éveillées et nos instincts non éduqués. Grâce à l’autre homme, une “justification” : nous sommes rendus justes. Une fois pour toutes. Il n’y a pas d’arriérés, pas de comptes à rendre, pas de mérites à exercer : l’ardoise est payée par un seul et unique  Jésus-Christ.
  • L’accomplissement de la justice par un seul a conduit tous les hommes à la justification qui donne la vie“:  tout est dit. Jésus est le juste par excellence. Fils d’Adam, il est lui aussi tiré de la poussière, modelé de la glaise dans son existence humaine  historique et terrestre mais il est aussi insufflé de l’esprit de Dieu.  Il est tellement disponible à cet Esprit que Fils de l’Homme et Fils de Dieu en deviennent synonymes. Désormais, les hommes ont ce modèle qui leur prouve que non seulement Dieu n’a pas délaissé l’humanité mais qu’il la désire, la recherche, il ira chercher jusqu’au fond de la glaise le souffle qui fait l’humanité pour la restaurer.

De l’évangile de Mathieu, les tentations au désert.

  • 40 jours… 40, chiffre hautement symbolique qui rappelle les 40 ans passés dans le désert par le peuple hébreu. 40, ça veut dire beaucoup. En années, c’est le temps d’une ou deux générations. En jours, c’est le temps de deux cycles lunaires, le passage d’une saison à une autre. Bref, c’est le temps qu’il faut pour décanter, purifier, passer à autre chose ; c’est aussi l’annonce d’un nouveau cycle à venir.
  • Dans le désert… Là où il n’y a pas de perturbations extérieures, là où l’on peut approfondir et bien entendre les voix qui surgissent de l’intérieur.
  • Trois tentations. De multiples fois commentées, je ne prétends pas faire mieux. Je livre juste ce qui me frappe aujourd’hui. Trois tentations : 1/ celle de l’abondance, de la vie facile, de la consommation 2/ Celle du pouvoir et de la domination 3/ celle de la puissance (qui n’est pas tout à fait le pouvoir) et de la gloire.
  • Trois tentations qui sont bien terrestres et qui nous traversent tous dans les petites ou les grandes choses. Quelques exemples : 1/ soif de nourriture, d’argent, de biens, de sécurité. Crispation sur l’insécurité. 2/ Avoir raison, commander, être respecté, obéi, même dans des projets ubuesques….ou futiles. Crispation de l’ego. 3/ Etre le meilleur, le plus beau, le plus puissant, le plus respecté, le plus vu, adulé, liké, instagrammé, etc. Dysphorie de la réalité.
  • Jésus ne tombe dans aucun des pièges. Cela lui semble facile. Pas de polémique, juste un rappel de la volonté divine par une citation biblique. Chacune de ces citations témoigne, en quelque sorte, que Dieu n’a jamais abandonné l’humanité, il lui a toujours offert les voies de revenir à lui.  Il manquait juste…
  • Il manquait juste qu’un homme, insufflé du même esprit de vie divin, montre le chemin en restant sans concession sur cette histoire de connaissance du bien et du mal.  Dans les Actes des Apôtres, Pierre emploie une belle formule pour parler de Jésus : “Il est passé parmi nous en faisant le bien”.  Que le bien. Pas le mal, rien de mal. En Jésus, le mal n’a aucune prise. Il nous montre en cela le chemin et parce qu’il l’a vécu en son humanité, il nous montre que cela est possible pour chacun, dès maintenant. Il nous montre aussi que, même si on n’y arrive pas, on n’est pas jugé ni rejeté. L’amour de Dieu est solide et fidèle.  C’est la base de la foi chrétienne : qui que tu sois, quoi que tu aies fait, quelques soient tes manquements actuels : tu es aimé de ton Dieu et il vient te chercher.

Une lecture LGBTQA+ de la Bible ?

Aucun des textes cités ne parle spécifiquement de la condition LGBTQA+  ni d’aucune condition spécifique d’ailleurs. Alors y a-t-il une manière queer d’accueillir et comprendre les passages que je viens de commenter ? Oui et non.

Non, parce qu’il n’y a pas à exercer d’emblée un filtre particulier qui conditionnerait la réception de la parole de Dieu. Mais oui parce que je ne peux pas m’abstraire de recevoir la Parole avec tout mon être, avec mon homosensibilité, avec la manière dont je me suis exclu de cette dimension de mon humanité par autocensure et par condamnation insidieuse et bien introjectée de la société dans laquelle je vis.

Par ailleurs, rien n’interdit d’entendre le message évangélique en transférant les schémas sociétaux d’hier sur notre réalité d’aujourd’hui : hier Jésus s’adressait à un peuple sous domination romaine, un peuple  qui s’efforçait de maintenir son rôle de nation élue par des jeux de pouvoir et des  codes de pureté qui excluaient nombre personnes. Aujourd’hui nous sommes dominés par une idéologie libérale et consumériste qui est encore largement excluante envers ceux qui ne rentrent pas dans une vison globale du système : les étrangers, les femmes, les personnes queers, etc. Rien n’interdit d’entendre le message de libération des pauvres et discriminés envers toute personne d’aujourd’hui pauvre, délaissée, discriminée. Le Dieu des chrétiens est le Dieu de tous, à commencer par les exclus.

Fondamentalement, comme personne gay, ce que je retiens, c’est qu’il n’y a pas de condamnation de mon identité. Et si d’autres prennent la Bible pour me condamner, assurément ils n’ont pas bien compris la Parole sur laquelle ils s’appuient pour émettre leur condamnation.

A ce titre, ces textes sont une consolation pour toute personne ou tout groupe de personnes qui est exclu par la société sur des critères différenciants qui échappent  à la volonté de la personne. En chacun et chacune Dieu a insufflé son esprit de vie et nous invite à le retrouver, l’accueillir et le faire grandir.

J’ai failli dire “et à en être dignes” mais encore faut-il s’accorder sur le sens de cette formule et de “qui” déciderait de la dignité de tel ou tel. Pour moi, la dignité n’est pas la conformité à un code moral. Qui en plus s’imposerait à nous de l’extérieur et donnerait lieu à des jugements et des condamnations à propos de qui est digne et qui est indigne. Pour moi, la dignité est une notion interne à chacun. Je suis fait pour la vie, je le suis avec mon identité propre. A chaque fois que je me recentre sur ce qui est essentiel pour moi et que je cherche à le réaliser, à chaque fois que je je m’exprime ou j’agis avec une authenticité qui est de l’ordre de : voilà ce qui est bon et juste pour moi, je me montre dans la dignité de l’enfant de Dieu  que je suis.

En l’occurrence, grâce aux lectures de ce jour, je sais que Dieu ne juge pas ni mon corps, ni mon genre, ni mon sexe, ni mon affectivité, aucun de ces aspects qui sont dus à mon incarnation et mon histoire : je suis de la glaise avec laquelle j’ai été modelé. Rien de ce que Dieu a créé ne le repousse. Je peux me présenter nu devant lui, c’est-à-dire tel que je suis vraiment.

Je sais aussi qu’en Jésus, le Seigneur me libère et me sauve quoi qu’il en soit de mes manquements et qu’il le fait également pour chacun de ceux de la multitude, y compris mes bourreaux, harceleurs  ou contradicteurs.

J’entends enfin l’invitation qu’il me fait, sans bruit, sans contrainte, sans jugement, à l’imiter. A interroger mes besoins de sécurité qui m’amènent à consommer trop de ceci ou de cela et à ne pas partager avec les plus nécessiteux. A surveiller mon égo et ses besoins de reconnaissance jusque dans des victoires futiles, à surveiller mes “abandons de poste” par peur d’être contredit ou mis en difficulté. A ne pas chercher la puissance et la gloire mais à le laisser humblement demeurer chez moi à l’abri des regards et du monde, sans en tirer d’autre profit que la joie de sa Présence quand il veut bien se manifester.

Z – 22 février 2026

 

Photo : trouvée sur <a href=”https://br.pinterest.com/pin/574490496235312279/”>Pinterest</a>, auteur inconnu

Et voilà que je rencontre une personne qui s’affiche chrétienne et qui est investie en pastorale. Pastorale des jeunes ! Elle me soutient mordicus que l’homosexualité est interdite dans la Bible.

Je ne sais même pas pourquoi elle me parle de cela parce que ce n’est pas le sujet de notre rencontre et qu’elle ignore que ce sujet, je le travaille – si on peut dire – depuis des années.

Mais elle est sûre d’elle. Elle affirme. Sans démonstration mais avec une conviction qui…fait peur !

Je n’en reviens pas. Comment en 2023 les agents de pastorale peuvent-ils encore être si mal (in)-formés ? La Bible qui interdirait l’homosexualité ? Mais elle n’en parle pas, ce n’est pas son sujet. La morale sexuelle, c’est rien dans tous les écrits bibliques. Par contre la justice sociale, opprimer ou exploiter son frère, le juger et le condamner plutôt qu’exercer la miséricorde ou tout simplement s’occuper de ses affaires, ça c’est pratiquement à chaque page.

Ah, le Lévitique ! Argument suranné toujours brandi : le Lévitique qui interdirait l’homosexualité. Même pas ou même plus envie de répondre. Pourquoi cet unique verset dans un gros livre qui contient plein d’interdits qu’on ne considère plus aujourd’hui aurait davantage de poids que les autres ? Au fond, ça en dit plus sur celui ou celle qui brandit l’interdit que sur le livre biblique mais comment le lui dire gentiment, sans qu’elle soit choquée ou qu’elle crie à l’hérétique qui ne respecte pas la parole biblique ?

Non, je n’ai même plus envie d’argumenter.

Je sais une chose que nous enseigne l’apôtre Paul dans sa lettre aux Galates (5,1) et en plein d’autres endroits : “Frères, c’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés. Alors tenez bon, ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage.”

Libres. C’est pourtant clair, non ? Libres de ne plus respecter les interdits, libres de ne pas se laisser enfermer dans les jugements. Que chacun vive ce qu’il a à vivre et respecte son frère/sa soeur. Cette obsession de vouloir empêcher l’autre d’assumer et vivre son orientation sexuelle est pénible. Elle est un véritable contre-témoignage de l’Evangile qui nous rend libres.

Mais de fait, ça me fait republier ici. Le combat ne semble pas terminé.

Z – 11/02/2023

Voilà deux chrétiens qui s’expriment sur un réseau social.

L’un dit :

Pourquoi il y a des gays, des asexuels ou misosexuels ? Pourquoi il y a des stériles? Matthieu 19:12 nous répond : il y a des hommes qui sont nés avec l’incapacité de se marier avec les femmes.

L’autre lui répond :

Mon frère, ne contredisez pas Dieu, dans aucune livre, Dieu ne bénit l’homosexualité. Dieu bénit l’union de l’homme et la femme, et selon Paul dans le livre de Romains 1, on condamne tous ceux qui agissent selon leurs réflexion et négligent celle de Dieu. Car si on n’est pas attiré par les femmes restons chastes, ou prions Dieu pour l’être, car, en Lévitique, les relations entre homme ne sont pas bénis. Juste frère, ne nous trompons pas, lisons attentivement la Bible pour ne pas succomber dans la tentation!

Deux chrétiens, deux compréhensions et deux postures qui en découlent complètement différentes.

L’Esprit souffle bien où il veut… Probablement dans le cœur de ces deux hommes, mais l’un me semble encore habité par ses peurs là où l’autre s’émerveille du don de Dieu. L’Evangile fait dire à Jésus lui-même que, lorsqu’il serait parti, l’Esprit enseignerait des choses nouvelles qui n’ont pas encore été dites.

C’est ainsi que je reçois la parole du premier interlocuteur qui attire notre attention sur Mt19,12

Avec notre fâcheuses habitude de lire la parole de Dieu depuis nos conditionnements, nos filtres préétablis, nous ne nous apercevons même plus que nous nous servons de la Parole de Dieu pour légitimer nos croyances fondées sur des peurs diverses et variées de ne pas être reconnus, de ne pas êtres légitimes, de ne pas être conformes, bref d’être rejetés parce que nous nous serions trompés.

La peur de n’être pas acceptés mobilise en nous des trésors de créativité et d’imagination pour rendre compatibles ce qui, à première vue, ne l’est pas. Donc, puisque la Bible présente des textes apparemment durs sur l’homosexualité, et que la grande tradition magistérielle semble la condamner aussi en en restant à une lecture littérale et basée sur une pré-réception de la Genèse comme imposant que l’homme soit fait pour la femme et vice-versa parce qu’ainsi ils ne feront qu’uns (qu’on me dise d’ailleurs combien de fois on a pu vérifier dans une vie qu’un homme et une femme font réellement uns, à supposer que ce soit même vrai pour tous et pour chacun y compris dans l’éphémère phase jaculatoire), eh bien, puisque tout ça, même si je finis par m’accepter comme gay, il faudrait donc que je me tricote une rationalisation qui me permettrait de m’accepter, et d’être accepté comme gay moyennant l’adhésion à une interprétation compatible avec les textes saints : ah c’est donc que j’aurais vocation à la chasteté, à l’amour fraternel, à l’amitié spirituelle, et même peut-être que je serais signe de cette amitié de Dieu envers tous, indépendamment de tout intérêt (charnel). Summum de la gratuité, en somme.

Sinon qu’on ne voit à aucun moment Dieu dans la Bible, ou Jésus dans les Evangiles, empêcher la puissance de vie d’advenir. Et l’amour, comme sa manifestation sexuelle, est puissance de vie.

Alors attardons-nous un instant sur ce verset de Mt 19,12, qui dans la version liturgique de la Bible nous dit :

Il y a des gens qui ne se marient pas car, de naissance, ils en sont incapables ; il y en a qui ne peuvent pas se marier car ils ont été mutilés par les hommes ; il y en a qui ont choisi de ne pas se marier à cause du royaume des Cieux. Celui qui peut comprendre, qu’il comprenne !

A vrai dire, notre premier interlocuteur semble avoir raison. Il n’y pas l’once d’un jugement dans cette phrase. Jésus constate juste qu’il y a des gens qui « de naissance » ne sont pas faits pour se marier (à une femme, dans le contexte de l’époque). Donc, Jésus sait que cela existe.

La mention « de naissance » est intéressante : elle exclut les eunuques et toute catégorie qui serait ensuite obligée de renoncer au mariage du fait d’une castration postérieure à la naissance. Je précise que, pour moi, cela ne concerne pas les personnes transgenres qui, certes, « changent » de sexe en cours de vie, mais qui le font pour se conformer à ce qu’elles sentent être la vérité de leur genre depuis leur naissance quoiqu’il en soit de l’apparence physique.

Oui, cette mention « de naissance » est très intéressante. Il faut du temps pour se découvrir et s’accepter, notamment dans son orientation sexuelle, ou sa non orientations sexuelle, mais les germes en sont probablement déjà là dès la naissance, et même avant. Qui l’on est, sexuellement, est un cadeau qui se découvre sur le tard, progressivement. Un cadeau, dis-je, un don, un déploiement de mon être dont je n’ai pas à rendre compte ; c’est ainsi, on ne choisit pas d’être asexuel, homosexuel ou pansexuel.

Au fond ce verset est clair : il y en a qui se marient avec une femme et qui créent une famille, à laquelle ils doivent être alors fidèles car ils se sont engagés. Et il y en a d’autres qui ne prennent pas cet engagement pour différentes raisons.

Le mot « incapable » est par contre un peu douteux. Il risque d’être connoté négativement alors que ce n’est pas du tout induit par le texte grec. En fait, le mot employé est aussi le mot eunuque qui, avec le temps, s’est chargé d’une connotation négative puisque, dans nos esprits il est souvent associé à ceux à qui « il manquerait » quelque chose, généralisation faite à partir de l’acception la plus connue du mot eunuque, celle qui désigne le statut des personnes qui par choix ou par effet de l’esclavage ont été émasculés, pour devenir des quasi dignitaires au service des puissants et de leurs épouses. La traduction liturgique française a simplifié la traduction pour réserver l’emploi du mot eunuque ceux qui le sont devenus après leur naissance du fait d’une intervention extérieure. Mais si l’on regarde de près le texte grec, cela donnerait :

Car il y a des eunuques qui le sont dès le ventre de leur mère ; il y en a qui le sont devenus par les hommes ; et il y en a qui se sont rendus tels eux-mêmes, à cause du royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre comprenne.

Au temps de Jésus, et en tout cas dans ce passage, le mot eunuque ne désigne pas seulement ceux qui auraient un handicap physique, raison pour laquelle peut-être les traducteurs francophones l’ont banni de la première phrase. Le mot eunuque, eunouchos signifie littéralement « le gardien du lit », étant entendu que, privé de sa puissance sexuelle, il ne met pas en danger le lit conjugal servant à la génération des enfants. Les eunuques étaient employés à d’autres emplois que la garde du harem. On leur confie des postes de responsabilité comme intendant ou gouverneur. Libérés de leur puissance sexuelle, ils sont sensés être de dévoués et fidèles serviteurs. Dans cette péricope, le mot eunuque, ne désigne donc pas forcément quelqu’un qui aurait été émasculé mais toute personne qui est privée ou se prive d’un lit conjugal dont le but serait la reproduction.

Traduire “eunuque dès le ventre de sa mère” par “être incapable de se marier dès la naissance” est du coup un peu réducteur. Possible mais réducteur. Incapable renvoie à une capacité et l’on pourrait s’imaginer qu’il s’agit d’une capacité physique. Or, le mot eunuque (gardien du lit) insiste davantage sur l’absence de descendance possible que sur l’incapacité physique d’en avoir.

Donc on peut ne pas se marier, parce que, de naissance, on n’a pas de capacité ou d’intérêt pour la reproduction, parce qu’on a été privé de cette capacité par la main de l’homme, ou parce qu’on a choisi de ne pas s’engager dans une relation qui inclut la reproduction, et ce qu’elle implique, à cause du Royaume des Cieux.

Ca ne dit pas grand-chose du Jésus historique et je me garderais bien de voir là une ‘preuve’ que Jésus connaissait et acceptait l’homosexualité. Mais le verset permet au moins d’affirmer qu’il acceptait qu’il y ait des personnes qui se privent de lit conjugal hétéro sans que cela lui pose un problème. Quant à ceux qui le feront, dit-il, à cause du Royaume des Cieux, c’est une affaire qui mériterait d’autres explications que je n’ai pas le temps de donner ici.

Il faut maintenant considérer dans quel contexte arrive cette péricope. Les juifs interrogent Jésus sur la validité de la loi de Moïse qui permet de répudier une femme (Mt 19, 3 et Mt 19, 7). Avant le verset de Mt 19, 12, Jésus a deux réponses préliminaires :

1/ Il n’en allait pas ainsi au commencement, car si l’homme et la femme quittent père et mère pour ne faire plus qu’une chair, ils ne font plus qu’un, il ne faut pas les séparer.

2/ C’est à cause de la dureté de leur cœur que Moïse a concédé aux Hébreux qu’on puisse répudier une femme, et, encore, à condition de lui donner une lettre de répudiation.

Ce qui ressort, c’est que quittant ses protections naturelles (le clan du père et de la mère), il y a une nouvelle entité qui se crée dans laquelle l’homme doit protection à sa femme et ne pas revenir sur sa parole. Ils forment désormais un nouveau clan, une nouvelle famille, une nouvelle chair. Répudier, c’est rejeter hors du clan, c’est renvoyer l’autre à un état de fragilité, de vulnérabilité : elle a quitté son père/sa mère et, rejetée, se retrouve seule sans protection. Moïse n’a fait que limiter les dégâts, en quelque sorte, en exigeant que s’il y avait répudiation (ce qui certainement arrivait, de fait ; sinon pourquoi en parlerait-on ?) il devait y avoir une garantie, une sorte de contrat juridique qui garantisse à la fois le laisser-passer et la protection de la répudiée. Bref, un statut : rejetée, isolée, peut-être mais protégée par des garanties, notamment de ressources et de sécurité physique.

Nous appliquons souvent un prisme déformant aux écrits bibliques parce que nous les lisons avec nos conceptions individualistes de l’histoire. Or l’individualisme comme fondement de l’action n’est que d’apparition récente dans l’histoire de l’Occident. Les auteurs bibliques ont une conception communautaire de l’histoire et donc une vision beaucoup plus sociale. Même quand elles sont exprimées apparemment de manière individuelle, les règles ou préconisations visent la cohésion de la société.

En résumé, contrairement à ce que l’on peut imaginer de prime abord, obnubilés que nous sommes, dans l’occident chrétien, par l’impureté sexuelle, nous risquons de passer à côté de la pointe du texte qui n’est pas sur la norme hétérosexuelle mais sur le respect et la protection que l’on se doit les uns envers les autres : le mari envers la femme, y compris celle qu’il répudierait, mais aussi envers ceux qui n’ont pas d’objectif de reproduction dans le lit conjugal quelle qu’en soit la raison : de naissance, par la main de l’homme, ou par choix du royaume des cieux.

A ce qui nous en a été transmis par les évangiles, Jésus lui-même n’était pas marié. Le contexte semble suggérer qu’il était « libre d’un lit conjugal » à cause du royaume des cieux. Mais goûtons que dans le même verset, il cite les autres possibilités, comme une énumération d’égale valeur, sans aucun jugement.

Si, instinctivement, en lisant cela, vous vous dites : « Oui mais quand même, le faire pour le Royaume des cieux, c’est mieux ! », alors relisez encore ce verset. Une fois, deux fois, trois fois, autant de fois qu’il le faut jusqu’à accepter qu’il n’est pas question de « mieux » ou de « moins bien » dans ce verset. Si cette notion vient à votre esprit, c’est qu’un préjugé, un filtre, une croyance, indépendant de l’Evangile, est déjà en vous, et vous le fait voir ainsi. Comprenne qui pourra !

Z – 23 mai 2021

Source photo : Karel Seisse et Braien Vaiksaar dans “Flandres”, un sujet publié par Vogue Homme, hiver 2019

Complément (plus historique) à ce premier article ici : Les eunuques et la circoncision publié le 1er mai 2025

De toutes les demeures de la maison de mon père,
pourquoi ne devrais-je en utiliser qu’une seule, se demanda t-il ?
Une boule qui roule n’amasse pas mousse, songea t-il soudain.
Oui, mais qui trop embrasse mal étreint ; ou plutôt,
Qui trop embrase, mal éteint …
Va ! Va, apporte un feu, lui avait-on dit.
Je le voudrais déjà allumé, pensa t-il.
Va, vis et reviens,
Enfant prodigue.
Regard en arrière, statue de sel.
Sodome, quand m’accueilleras-tu donc à nouveau ?
Ne suis-je plus digne de tes sollicitudes ?
La noce n’est-elle pas encore prête ?
Où en sont les préparatifs de la fête ?
Va, vis, deviens, lui avait-on dit.
Va, vis deviens, lui susurrait son cœur.
Va, vis, deviens …

© At N’go
(5 mai 2018)

En ce temps-là, un lépreux vint auprès de Jésus ; il le supplia et, tombant à ses genoux, lui dit : « Si tu le veux, tu peux me purifier. » Saisi de compassion, Jésus étendit la main, le toucha et lui dit : « Je le veux, sois purifié. » (Marc 1,40-41)

Sois purifié.

Cet extrait de l’Evangile de Marc peut choquer à plus d’un titre. Il est important de se laisser interpeller, de voir en quoi il bouscule les idées reçues avant de recevoir cette parole : “je le veux, sois purifié.” Sinon, on risque de recevoir trop rapidement l’idée que Jésus, super thaumaturge, guérit qui le lui demande, signe que, hop et hop, tout est possible, tout est pardonné. Et voilà, voilà, tout va bien entre moi et ma conscience. Hop là !

La lèpre, misère sociale

La première lecture de ce dimanche rappelle fort opportunément l’origine et la raison de l’exclusion des lépreux, il nous faut aller chercher dans le Livre du Lévitique (Lv 13, 1-2.45-46), ce fameux code de sainteté dans lequel sont énumérées un certain nombre d’abominations dont celle, dit-on, de l’homosexualité.

Au moment où il faut constituer le peuple errant dans le désert en une nation organisée, un certain nombre de règles semblent nécessaires, tant pour vivre ensemble que pour se distinguer de ces peuples voisins et étrangers pour pouvoir prétendre au statut de peuple saint et choisi par le Dieu de l’univers.

Parmi ces règles de vivre ensemble, un certain nombre sont hygiénistes et consistent à ne pas mettre les êtres humains en danger : limiter les risques de maladie (ne pas manger de porc) et limiter les contagions (isoler du groupe les victimes d’une maladie contagieuse). Ce qui peut apparaître aujourd’hui comme du bon sens, parce que nourri d’observations scientifiques largement partagées, ne l’était pas il y a quelques milliers d’années.

Alors, oui, c’était une règle de survie, de pureté, de sainteté que d’isoler les lépreux pour qu’ils ne contaminent pas tout le monde, dans un contexte où on ne savait pas les soigner.

Ce sont pourtant des personnes, qui partagent avec le reste du genre humain tous les traits de l’humanité. Mais la peur, la superstition, la bêtise et la méchanceté parfois, font aller plus vite que les simples mesures de protection de la communauté. Les lépreux deviennent signes d’impureté, et comme ce n’est pas juste et que Dieu est forcément juste, on en vient à penser que c’est donc qu’ils ont du commettre quelque chose de mal. Et pourquoi ce ne serait pas une punition de Dieu? Alors, oui, vraiment, ils sont infréquentables. Impurs.

Aux premiers temps de la communication sur le sida, que n’a t-on entendu de certains prédicateurs mal embouchés prétendant qu’une malédiction divine s’abattait sur la population homosexuelle à cause de ses péchés, ses déviances, son impureté !

Alors, quand Jésus ose, ne serait-ce que se laisser approcher par un lépreux, ose lui adresser la parole, ose lui dire: “… euh, ben, oui, bien sûr que je le veux que tu sois purifié. Pourquoi je voudrais le contraire ?” (je sais j’extrapole 🙂 c’est pour faire comprendre ce sur quoi je pointe l’attention), il rompt d’une manière révolutionnaire non seulement avec les usages mais aussi avec la compréhension que ses contemporains ont de l’action de Dieu envers les lépreux et donc envers chaque homme, fût-il lépreux.

Ne concluons donc pas trop vite que cette opposition ne concerne que les contemporains de Jésus. Soyons honnêtes. Nous, les bien-pensants, les chrétiens parfaits sous toutes les coutures qui nous posons facilement en moralisateurs, qui sont nos lépreux d’aujourd’hui? Les migrants qui nous “envahissent”? Les tenants d’une autre religion? Les chômeurs ? Les pauvres, les faibles de tout acabit ? Les homosexuels?

A chacun de ceux-là qui crie : “mais moi je voudrais être purifié”, Jésus répond : “mais, je le veux : sois purifié, prends ta place dans communauté humaine. Il n’y a rien dans l’amour de mon Père (qui est aussi la volonté divine) qui n’empêche que tu sois purifié de cette misère sociale par laquelle on t’exclut de l’aventure humaine.”

“Pourquoi celui-là, et pourquoi pas l’autre ?”

Un deuxième écueil de compréhension de cette Bonne Nouvelle pourrait venir d’une sorte de comptabilité des bienfaits donnés par Jésus. Ce lépreux-là, qui a le culot de s’adresser à Jésus, lui, il est guéri. Et qu’en est-il de tous les autres, de toutes les origines et tous les temps de la terre, qui n’ont pas ou pas eu ce culot, qui n’ont pas rencontré Jésus, qui ne savent même pas qu’il existe ? Eux, pfft ! Rien. Pas purifiés.

Pas purifiés? Ben oui. Et certains pasteurs n’hésiteront pas à expliquer que c’est avec le fruit de la repentance, du désir ardent et de demandes incessantes dans la prière que se fait cet échange divin d’une manière mystérieuse que Dieu seul connaît, pour le bien de chacun et le bien de tous. Certains sont purifiés, ne serait-ce que par le sacrement de réconciliation et d’autres sont appelés à offrir leurs souffrances. Et blablabla, et blablabla. Où est-ce que Jésus tient ce genre de discours?

La suite du texte nous donne pourtant une indication : pas de généralisation abusive ! Surtout ne pas en tirer motif ni d’orgueil, ni d’émerveillement, ni admiration béate ; surtout pas se désolidariser de la communauté humaine. Le lépreux, purifié, est envoyé à la communauté humaine pour y reprendre sa place : se montrer au prêtre, faire constater sa pureté retrouvée, faire les rituels ou sacrifices prévus et continuer sa vie d’homme ! Pas se vanter, pas donner l’image d’une opération magique ou fantastique, car ce n’est pas là que se joue l’enjeu.

Comme souvent dans les récits de miracles des Evangiles, si miracles il y a, ce sont des signes, des révélateurs d’autre chose. Et voilà que notre ami lépreux, bien qu’averti, tombe dans le panneau: mystifiant le signe reçu au détriment de la vie retrouvée. Et, au passage, gênant Jésus dans son ministère en lui attribuant une image et une réputation qu’il ne tient pas à avoir.

Ni exclusion, ni fantasmagorie : l’action de Jésus consiste à inviter chacun à prendre sa place dans l’humanité. Tout le reste est fausses pistes et pertes de temps.

Marc et la pureté revisitée

En cette année liturgique où nous suivons l’Evangéliste Marc, il sera peut-être utile d’observer et méditer comment Marc nous présente la nouveauté d’un Jésus qui interpelle les usages de son temps au point de sembler les remettre en cause.

Marc fait état de nombreuses controverses entre les pharisiens et Jésus concernant les questions de pureté : pureté alimentaire, lavage des mains, respect du sabbat, etc. A chaque fois la question semble être : “faut-il respecter la loi de Moïse”, c’est-à dire les commandements transmis principalement dans le Lévitique, ce fameux code de pureté et de sainteté.

Dans un récent Cahier Evangile (n°181 – septembre 2017) consacré à l’Evangile de Marc, Camille Focant fait remarquer que Jésus ne s’oppose jamais à la Loi. Il ne s’agit pas de savoir si elle s’applique ou pas. Il relève surtout qu’il s’agit d’un conflit d’interprétation.

Par exemple, écrit-il, on s’aperçoit que Jésus ne prétend nulle part abroger le sabbat. Mais il conteste la compréhension qu’ont les pharisiens de son observance. A leurs yeux, la bonne question à poser un jour de sabbat se base sur l’opposition entre faire et ne pas faire. Ce que Jésus récuse, en posant plutôt l’alternative entre deux faire : faire le bien ou faire le mal.” (p.45)

J’y reviendrai peut-être dans un autre article pour ne pas allonger celui-ci, mais l’important est de repérer que c’est tout l’Evangile de Marc qui est sous-tendu par cette question d’interpréter à nouveau et de nouveau les Ecritures de telle manière qu’elles redeviennent vivantes, sources de Vie, pour chaque être humain.

Cela bouleverse les codes de pureté tels qu’ils sont compris avec la bienséance du temps : Jésus n’a pas peur de fréquenter l’impureté, il touche des lépreux, se laisse toucher par la femme hémorroïsse et mange avec les pécheurs.

Pour Marc, ce qui est important, c’est que le salut soit annoncé à tous, mieux qu’il touche chacun. Alors, pour suivre encore Camille Focant “si certaines manières de vivre la loi sont erronées, si son interprétation mène au mal et à la mort, il vaut mieux la transgresser pour faire le bien et sauver une vie.” (…) Si “son observance stricte dans le cadre du système de pureté est potentiellement porteuse de mort et même de mise à mort du Messie, elle prend alors l’aspect d’une mauvaise nouvelle. Ceux qui se barricadent en elle ainsi comprise restent “dehors” et reçoivent comme énigme la bonne nouvelle du Royaume.“(p. 49)

Sois purifié, cela veut dire en quelque sorte, sois vivant. Voilà la Bonne Nouvelle !

Il n’y a aucune impureté qui empêche l’Envoyé de Dieu de confirmer que chacun est fait pour la vie. C’est la grande nouveauté de l’Evangile, proclamé comme une Bonne Nouvelle. Il y a un avant et un après Jésus, comme l’a très bien ressenti et expliqué l’Apôtre Saint Paul. Désormais, ce n’est plus à l’aulne de l’Ancien Testament qu’il faut condamner, exclure, sous prétexte d’une liste d’impuretés ou puretés trouvées ici ou là dans la Bible, dont Jésus nous montre que nous n’avions pas compris le sens véritable, mais c’est libéré par le Christ que chacun peut être accueilli tel qu’il est.

Et, bien entendu, je pose le postulat que cela vaut également pour les personnes dont l’orientation sexuelle ne correspond pas à la culture hétéro-normée.

Photo : oeuvre de David Talley, photographe.